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Gustav Broßmann (1830-1897)
— un sculpteur saxon oublié —

Gotha

File:Ernst I of Saxe-Coburg-Gotha.jpgGustav Broßmann est né le 12 avril 1830 à Gotha. Depuis la fusion des duchés de Saxe-Cobourg et de Saxe-Gotha en 1826, le "Duché de Saxe-Cobourg et Gotha" [drapeau ci-contre] est un État membre de la Confédération germanique (dont la capitale est Francfort-sur-le-Main).

Par sa mère, Gustav est le petit-fils de Johann Christoph Kühner, peintre, conseiller et professeur à la cour d'Ernest Ier [duc de Saxe-Cobourg et Gotha, portrait ci-contre]. L'homme de lettres Raphael Kühner et le peintre Friedrich Kühner sont ses oncles. Quant à son père, Carl Broßmann, il est fonctionnaire à la cour ducale.

C'est le grand-père Johann Christoph qui encourage Gustav à s'engager dans la voie des beaux-arts : dès 1846, il place son petit-fils en apprentissage dans un atelier de sculpture, tout en lui enseignant les bases du dessin.


Dresde

En octobre 1851, âgé de 21 ans, Broßmann est admis à l'Académie Royale des Beaux-Arts de Dresde. C'est un collègue de son grand-père, le sculpteur Christian Rauch (1777-1857), qui l'a orienté vers les cours d'Ernst Rietschel (1804-1861).

File:Friedrich August II of Saxony.jpgDresde est la capitale du Royaume de Saxe, également membre de la Confédération germanique [blason et drapeaux ci-contre]. Depuis le règne d'Auguste le Fort au début du XVIIIe s., la ville est un centre incontournable des beaux-arts en Europe. Le roi Frédéric-Auguste II [portrait ci-contre] a un peu assoupli le régime, et il est remonté sur le trône après une brève insurrection en 1849. Son frère Jean Ier [portrait ci-contre] va lui succéder en 1854.

En 1853, Gustav est apprenti dans l'atelier d'Ernst Julius Hähnels (1811-1891). En 1854, il réalise le modèle d'une Sainte Élisabeth. Le culte d'Élisabeth de Hongrie (XIIIe siècle, canonisée dès 1235) était assez répandu en Europe centrale, notamment en Thuringe. À Dresde, par exemple, elle est représentée sur la fontaine du choléra (conçue par Gottfried Semper dans les années 1840). La statue de Broßmann sera exécutée en 1859 pour le prince Othon de Bavière, devenu roi de Grèce en 1835 sous le nom d'Othon Ier.

À l'Académie, l'élève Broßmann reçoit un prix pour un médaillon en or représentant Samson et Dalila (Simson und Delila, 1857).



À cette époque (1859), il aurait sculpté aussi un Christ grandeur nature pour le cimetière de la Trinité (Trinitatisfriedhof). Peut-être s'agit-il de l'un de ces deux-ci :

  

  
Le cimetière de la Trinité, dans les années 1820 par Caspar David Friedrich (le peintre y repose depuis 1840) et aujourd'hui.
Dans le même style, le cimetière de la Trinité contient quelques autres figures de saints ou d'anges :
  



En 1860-1861, Broßmann bénéficie d'un séjour de fin d'études en Italie (avec le soutien du second fils d'Ernest Ier, Albert de Saxe-Cobourg-Gotha, qui est alors prince consort du Royaume-Uni depuis qu'il a épousé la reine Victoria), notamment à Rome, étape obligée de tout adepte des beaux-arts.

À son retour à Dresde, en 1862, Broßmann fonde son atelier au n° 8 de la Freiberger Platz.


Sur ce plan anachronique de 1911, le n° 8 est indiqué en bleu.
Tous les immeubles bordant la place ont été démolis suite aux bombardements de 1945. Seule l'église Ste-Anne a été rétablie (en 1950).

  
Le moulin (n° 4) et un bout du n° 6, avec les voies de tram traversant la place vers le nord-ouest. La maison d'angle verdâtre est à gauche du n° 10.

     
Les façades nord, la moitié nord-ouest et les façades sud-ouest.

  
De l'autre côté, en direction de l'église Ste-Anne. Le n° 8 est situé sur la rangée de gauche, au fond.


La première grande œuvre de commande honorée par Broßmann est apparemment une allégorie de la Bohême (Bohemia) destinée à trôner sur la Gare de Bohême (Böhmischer Bahnhof), terminus de la voie ferrée en provenance de Prague.
Le projet de la ligne Dresde-Prague remonte à un accord signé entre la Saxe et l'Autriche en 1842. Un premier bâtiment, provisoire, fut inauguré en août 1848 ; à partir d'avril 1852, les trains atteignirent Bodenbach (aujourd'hui Děčín), d'où il était possible de continuer en direction de Prague et Vienne. Une halle plus importante fut alors ouverte pour accueillir un nombre croissant de voyageurs. C'est de cette époque que datent notamment la "Prager Straße" (reliant la vieille ville à la gare de Bohême), et la "Wiener Straße".
En 1852, la construction du pont Marienbrücke allait permettre d'envisager une liaison avec les gares de Leipzig et de Silésie (Leipziger Bahnhof et Schlesischer Bahnhof, auj. Dresden-Neustadt), sur la rive droite. Succédant à son frère Frédéric-Auguste II en 1854, le roi Jean Ier encourage le développement du chemin de fer et du commerce. Il décide de faire reconstruire encore une fois la gare des "chemins de fer de Saxe et Bohême". La nouvelle Gare de Bohême voit le jour en 1861-1864 (architectes : Karl Moritz Haenel et Carl Adolph Canzler). C'est ce nouveau bâtiment qui est orné d'une Bohemia de Broßmann. En 1892, la gare de Bohême sera démolie une dernière fois, pour céder la place à l'actuelle Gare Centrale (Hauptbahnhof).
  

La nouvelle gare de Bohême construite dans les années 1860 (source : Wikipedia).

  
Détail des statues sur l'entrée principale. S'agit-il des mêmes statues qu'on retrouve à droite sur le bâtiment Est de la nouvelle gare principale (avec la 2e Guerre mondiale) ? En tout cas, après les bombardements de 1945, il n'en reste rien.



En 1865, Broßmann signe un ange éploré sur une tombe du Trinitatisfriedhof, en collaboration avec son collègue Gustav Adolph Kietz :

  

  


En 1865, il réalise aussi un relief représentant Un centaure et une nymphe ou un Combat de centaures (Kentaur und Nymphe ~ Kentaurenkampf), à partir d'une esquisse élaborée à Rome.





La gravure ci-dessus, publiée en 1867, illustre le développement urbain de la ville de Dresde. On reconnaît notamment, au centre, la gare de Bohême. Au-dessous, la fontaine est un nouvel aménagement de la Räcknitzplatz (future Moltkeplatz). En 1866, Broßmann crée un groupe en bronze représentant une nymphe et un triton pour compléter cette installation, qui devient donc une Nymphenbrunnen.

  

Suite au bombardement de 1945, il ne reste que la vasque, réutilisée plus tard dans la ville saxonne de Neustadt :

  



En 1867, la Saxe est intégrée à la "Confédération de l'Allemagne du Nord" (Norddeutscher Bund), créée à l'initiative du comte Otto von Bismarck, ministre-président et ministre des affaires étrangères du Royaume de Prusse. Berlin est la capitale ; Bismarck est le chancelier fédéral.


Dans la carrière de Broßmann, on trouve ensuite la mention d'un portrait en relief de Johann Joachim Winckelmann dans l'escalier de la Bibliothèque Royale (Palais Japonais). L’œuvre aura probablement été réalisée en 1868, à l'occasion du centenaire de la mort du grand théoricien. Originaire de Saxe-Anhalt, c'est à Dresde que Winckelmann (1717-1768) se consacra à son étude des beaux-arts à partir de 1748, grâce aux collections royales et au mécénat d'Auguste III, avant de partir pour l'Italie. Au fur et à mesure que grandissaient les collections des princes-électeurs de Saxe, la Bibliothèque a dû quitter le Château de la Résidence (Residenzschloss) en 1728, pour être transférée d'abord au Zwinger, puis dans le Palais Japonais, sur la rive droite, en 1786. Détruit en 1945, le bâtiment a été reconstruit en 1953.


Deux reliefs en marbre sont attestés en 1868 et 1869 : Psyche, den Amor bekränzend et Der verwundete Amor, der Venus sein Leid klagend (d'après Anacréon).


Der verwundete Amor, der Venus sein Leid klagend, relief en marbre blanc (55,2 x 68,4 x 10,5 cm).



La guerre de 1870 aboutit à la victoire de l'Allemagne contre la France de Napoléon III. Le roi de Prusse Guillaume Ier est proclamé Empereur à Versailles le 18 janvier 1871, la Confédération de l'Allemagne du Nord devenant Empire allemand (Deutsches Kaiserreich) – ou Deuxième Empire germanique (Zweites Deutsches Reich), par référence au Saint-Empire dissous en 1806. Bismarck devient alors chancelier impérial (et prince).

À cette occasion, dans le cadre d'un concours lancé par la Fondation Hermann (Hermannstiftung) de Dresde, Broßmann réalise un bouclier "Germania" (Germaniaschild), sur lequel figure une représentation symbolique de l'unité de l'Allemagne. Ce travail lui vaut le premier prix. Il est (ou fut ?) conservé à la Dresdner Skulpturensammlung.


En 1873, le roi Albert [portrait ci-contre] succède à son père sur le trône de Saxe.


Quelques œuvres de Broßmann dans les années 1870 :

1874 : Une Mise au tombeau (Grablegung Christi), relief en marbre de Carrare, d'après une esquisse de F. Schwenks, pour la nouvelle église de Hartha (près de Wadheim). Suite à une visite du roi Jean en 1861, l'église du village venait d'être reconstruite en 1868 et consacrée en 1870.


1875 : Das Volkslied (en possession de la reine d'Angleterre).


1877 : une Jeune fille au lézard (Mädchen mit Eidechse), en bronze.



En septembre 1869, le Théâtre Royal a été totalement détruit par un incendie. C'était un vaste édifice conçu sous le règne de Frédéric-Auguste II par Gottfried Semper et inauguré en avril 1841 (en remplacement du bâtiment construit à peu près au même endroit en 1763 sur les plans de l'architecte Pietro Mortetti, lui-même faisant suite au Théâtre de Cour créé par Auguste le Fort au sein du Zwinger en 1719). On y avait joué les déjà classiques Weber et Goethe, mais aussi, dans les années 1840, les premiers opéras du jeune Richard Wagner (qui en était le maître de chapelle jusqu'à la révolution de 1849) : Rienzi, Le vaisseau fantôme et Tannhäuser.
Semper se penche alors sur de nouveaux plan, et son fils Manfred supervise la reconstruction de l'Opéra entre 1871 et 1878. Cette fois, il s'agit de l'actuel Semperoper [ci-contre, photo de la fin du XIXe siècle].
Sur les côtés, les corniches sont ornées de statues de grès représentant des personnages célèbres. En 1877, Broßmann participe avec un ensemble shakespearien : Macbeth et la Sorcière (Macbeth und die Hexe).
Suite au bombardement de 1945, il ne restait plus que quelques murs. Après de longues décennies d'études de faisabilité, la reconstruction a été entreprise en 1977. Finalement, le Semperoper a pu rouvrir ses portes le 13 février 1985, jour du 40e anniversaire du bombardement.


(source : Wikipedia)



Broßmann fait partie des sculpteurs (parmi lesquels Gustav Adolph Kietz) qui produisent des statues pour l'église St-Jean (Johanneskirche) de Dresde, construite entre 1874 et 1878 selon les plans de Gotthilf Ludwig Möckel (au croisement des Güntzstraße et Pillnitzer Straße, dans le quartier Pirnaische Vorstadt, à l'emplacement de l'actuel gymnase St-Benno). Apparemment, il n'en reste rien.

  
La Johanneskirche avant et après le bombardement de 1945. Finalement, le clocher a été démoli en 1954.



De la même époque, voici une statuette en bronze de 38 cm, datée de 1878, représentant un amour ailé avec arc, flèches et carquois.
 
     
L’œuvre est issue de la fonderie de Christian Albert Bierling. Créée en 1848, la maison Bierling s'était d'abord spécialisée dans les pièces d'artillerie pour l'armée royale saxonne. Suite à une réforme de l'armée en 1866, l'entreprise s'est reconvertie dans la fonte d’œuvres d'art et de cloches. Parmi les monuments encore visibles à Dresde, on peut citer la fontaine du Voleur d'Oies dans la vieille ville (Gänsediebbrunnen, 1880), la statue équestre du roi Jean devant le Semperoper (1889), et les deux grandes fontaines de l'Albertplatz (1894).


File:ErnstIIofSCG.jpgPendant ce temps, à Cobourg et Gotha, le duc Ernest II a succédé à son père en 1844. Les Wettin de Saxe et Gotha, eux aussi, voient leurs collections augmenter (bibliothèque, collection numismatique, histoire naturelle, beaux-arts...), au point qu'elles ne rentrent plus dans le château de Friedenstein. Ernest II décide donc de faire construire un Musée séparé en 1863, destiné à être ouvert au public. Les travaux commencent en juin 1864, sous la direction de l'architecte d'origine viennoise Franz von Neumann (1815-1888), au sud du Château de Friedenstein. En raison d'une dérive financière, la construction doit être interrompue, et le bâtiment n'est achevé qu'en avril 1879. L'établissement présente les collections des ducs de Saxe-Gotha : antiquités égyptiennes et gréco-romaines, peinture de la Renaissance, art asiatique, sculpture, etc. Sur la façade principale (du côté du Château), de part et d'autre de l'entrée, deux grandes statues allégoriques en grès sont commandées à Broßmann, natif de Gotha : l'Architecture et l'Histoire.

     
(images : Herzogliches Museum Gotha et Wikipedia)



En 1881, à l'Exposition de l'Académie royale des Arts à Berlin, Broßman présente une Petite violoniste (Die kleine Violinspielerin), groupe en bronze. Il est alors domicilié au 10b de la Schweizerstraße (Dresde).

1885 : statues du Christ et de saint Jean-Baptiste, en grès, pour l'église de Schwarzbach près de Rochlitz.



Entre les années 1887 et 1894, l'Académie des Beaux-Arts (Kunstakademie)
se fait construire un nouveau bâtiment, conçu par l'architecte Constantin Lipsius, sur la Brühlsche Terrasse, au bord de l'Elbe. La façade est ornée d'une multitude de reliefs de grès, en partie dorés, sur des thèmes de la culture européenne, de la mythologie grecque aux grands artistes du XIXe siècle. On y trouve notamment le motif ci-dessous, représentant le Zèle et le Doute (Eifer & Zweifel), œuvre de Broßmann :



Sur le même bâtiment, le Thieme-Becker attribue aussi à Broßmann les médaillons des trois tragiques grecs : Eschyle, Sophocle et Euripide. Mais selon Wikipedia, ces reliefs seraient de Robert Ockelmann (1849-1915).

     

En 1888, Gustav Broßmann est élevé au rang de professeur à la Kunstakademie.



En 1891, à l'Exposition internationale de l'Union des artistes berlinois (Internationale Kunst-Ausstellung veranstaltet vom Verein Berliner Künstler), Broßmann présente encore deux œuvres :
  • la statue "Oda", ein deutsches Märchen
  • un ensemble de 2 médaillons : Venus ertheilt dem Amor bei Ueberreichung von Pfeil und Bogen die nothigen guten Lehren et Amor die letzteren schnell vergessend, tödtet ein Vögelchen, und klagt nun reuig der Mutter sein Leid
    [voir aussi : Illustrirter Katalog der Akademische Kunst- Ausstellung zu Dresden 1894 p.57, n°677-678].


Broßmann meurt le 8 août 1897, âgé de 67 ans, à l'hôpital municipal (Städtisches Siechenhaus). Il s'agit vraisemblablement de l'hôpital connu depuis 1930 comme Stadtkrankenhaus Löbtauer Straße, situé depuis 1888 aux numéros 31-33 de la rue en question (et gravement endommagé en 1945) :

  


Broßmann est inhumé à l'Äußere Friedrichstädter Friedhof (appelé ensuite Äußere Matthäusfriedhof, créé en 1851, fermé en 1983).



Sur la carte de Dresde reproduite ci-dessus (1911), les lieux mentionnés sur cette page en rapport avec Gustav Broßmann sont indiqués en bleu : dans l'ordre chronologique,
le cimetière de la Trinité (Trinitatisfriedhof), l'atelier de la Freiberger Platz, les gares (de Leipzig et de Silésie sur la rive droite, de Bohême sur la rive gauche), la Moltkeplatz, le Palais Japonais, le Semperoper, l'église St-Jean (Johanneskirche), l'Académie des Beaux-Arts (Kunstakademie), le complexe hospitalier et le cimetière.

Écrit par SebK, le Mercredi 29 Avril 2015, 18:10 dans la rubrique "Saxe".