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09/2017 : parution de Norma de Sofi Oksanen en grands caractères (éd. Voir de Près).
08/2017 : parution de l'article "Une comédie komie – Adaptations et mises en scène niçoises d'un théâtre minoritaire de Russie", dans la revue bretonne Klask, n° 11.
08/2017 : "Are Finns ashamed of their independence? - A 21st century look at Uuno Kailas’ patriotic poetry", dans le cadre du 14e Congrès des littératures finno-ougriennes, Tartu, Musée national d'Estonie.
08/2017 : "Garibaldi und Nizza – ein Epos zwischen Frankreich und Italien", dans le cadre du 4e colloque de la Garibaldi Gesellschaft, Kirchberg, Sachsen.
06/2017 : représentations des Cornes d'Alexeï Popov à Châteauneuf-Villevieille.
04/2017 : représentations des Cornes d'Alexeï Popov (Nice, Théâtre de l'Impasse).
03/2017 : parution de Norma, de Sofi Oksanen, chez Stock.
01/2017 : parution de Ils ne savent pas ce qu'ils font, de Jussi Valtonen, chez Fayard.
12/2016 : "Une comédie komie – Adaptations et mises en scène niçoises d'un théâtre minoritaire de Russie", dans le cadre d'une journée d'étude à l'université Rennes 2.
08/2016 : parution du Récif, de Seita Vuorela-Parkkola, chez Actes Sud Junior.
08/2016 : expo sur le pays komi dans les livres étrangers, Bibliothèque nationale de la République de Komi, Syktyvkar.
06/2016 : réédition des Chants des forêts de Nikolai Abramov à la Bibliothèque nationale de la République de Carélie.
05/2016 : réédition du recueil Les Komis – Questions d'histoire et de culture aux Presses de l'Inalco.
01/2016 : présentation de Uuno Kailas de Heinola à Nice au Centre de Documentation Provençale (Bollène).
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"Heartless" de Philip Ridley
— Symbolisme et poésie de l’East End contemporain —

Après ses « Rêves américains » des années 1990 (L’enfant miroir et Darkly Noon), situés dans une campagne imaginaire, Philip Ridley revient à l’East End de Londres, avec ses atmosphères et accents pittoresques, décor de son théâtre, de sa prose, ainsi que de son premier scénario de long métrage Les frères Kray. Mais si Les frères Kray parlait des élégants gangsters des années 1960 (de même que la pièce Un revenant d’un monde parfait), Heartless est visiblement contemporain, non seulement par les images de Londres qui s’étendent à perte de vue – et où l’on distingue le fameux Gherkin, nouveau symbole de la capitale britannique des années 2000 –, mais aussi par la criminalité qui a changé de visage.

C’est la première fois qu’on a une vue d’ensemble de la ville, dans l’œuvre de Philip Ridley. D’habitude, on attrape au mieux quelques aperçus de l’East End, de rues, de parcs, de quartiers. Cette fois, il s’agit véritablement d’un paysage urbain moderne qui s’étend sous le ciel jusqu’à l’horizon. Il s’en dégage une sorte de prise de recul, de vision macrocosmique (et cette terminologie m’est dictée par la symbolique alchimique qui est particulièrement présente dans Heartless). De par cette perspective globale, Heartless est donc bien ancré, aux yeux du spectateur, dans le XXIe siècle. Il n’en reste pas moins intemporel par sa dimension microcosmique, subjective, psychologique, où l’on retrouve toutes les caractéristiques de l’œuvre de Philip Ridley. Ce microcosme est incarné de façon saisissante par Jim Sturgess.

Londres comme macrocosme

Comme dans les pièces récentes de l’auteur, l’univers du récit est un monde urbain chaotique. Le début des années 1990 était encore marqué par le fléau social des drogues dures qui faisaient des ravages dans la jeunesse ; les années 2000 sont marquées par la violence gratuite. Philip Ridley avait abordé ce thème de manière particulièrement directe, parfois crue, dans Vincent River en 2000, et il a encore repoussé les limites de l’horreur dans Mercure étincelant (que Faber & Faber ont refusé de publier en reprochant à l’auteur d’être allé trop loin !), où il imagine une société à peine futuriste. L’angoisse panique qui habite tous les adolescents ou jeunes adultes du monde de Philip Ridley est exacerbée par les événements qui se multiplient dans les villes et qui font sans cesse la une de l’actualité et entretiennent ainsi une terreur générale. Dans Heartless, ce chaos est perçu par la sensibilité du protagoniste, un garçon naïf, très timide, complexé par une marque de naissance qui lui couvre la moitié du visage.

Jim Sturgess entre deux mondes

L’atmosphère des deux « Rêves américains » devait beaucoup à Viggo Mortensen. Dans Darkly Noon, il secondait un Brendan Fraser bredouillant, parfaitement paumé. Ici, c’est Jim Sturgess qui crée un personnage tout aussi troublé et troublant, qui ne comprend pas très bien ce qui lui arrive, et qui porte cet égarement sur le visage – un peu comme Bill Pullman dans Lost Highway de David Lynch, ou comme les personnages des films « pairs » de Tran Anh-Hung (Cyclo et I Come with the Rain), dont on ne sait pas très bien s’ils sont des criminels ou des victimes. 

Que lui manque-t-il, à Jamie Morgan, ce grand enfant de vingt-cinq ans ? L’amour ? L’amour paternel ? Le père de Jamie est mort il y a dix ans. Sans sa présence et le réconfort qu’il apportait, ses témoignages d’amour, ses messages d’amour, la vie n’a plus de sens, le monde n’a plus de cœur. Jamie rêve d’une vie où il n’aurait pas cette marque sur le visage, et où il pourrait rencontrer une jolie fille qui n’aurait pas peur de lui, qui deviendrait sa femme et avec laquelle il fonderait une famille. Mais sa marque au visage, ou la représentation qu’il s’en fait, est un obstacle à toutes ses perspectives de bonheur. Il y a quelques années, il a eu une crise qui a abouti à une tentative de suicide, dont ses poignets portent les cicatrices.

Quand sa mère meurt à son tour (il est témoin du meurtre par un gang incendiaire), Jamie est livré à lui-même. Son père et sa mère étaient les seuls qui lui témoignaient de l’amour. « Who will love me now? », chantait P.J. Harvey à la fin de Darkly Noon [ici, c’est Jim Sturgess qui chante « Heartless » : la bande-son contient dix chansons écrites par Philip Ridley et Nick Bicât]. Jamie perd tous ses repères. La chute commence.

De la beauté à la terreur…

Le père apprenait à l’enfant à voir la beauté du monde, la magie de la vie. En son absence, de la beauté, on bascule dans la terreur… Ce n’est pas la première fois que Philip Ridley fait référence à ces vers de Rilke : « Car la Beauté n’est autre que le commencement de la Terreur… » Ils étaient déjà cités en exergue du recueil de nouvelles Flamingoes in Orbit, et ils sous-tendent toute son œuvre. D’où les thèmes récurrents du crocodile (Crocodilia, Vincent River…) – qu’on retrouve ici –, des fourrures (L’horloge la plus rapide de l’univers, Mercure étincelant…), etc. : cruauté et beauté sont intimement liés, voire indissociables.

Photographe, Jamie perçoit le monde par ses yeux et par ses photos. La photographie immortalise des instants du passé, des sentiments fugitifs. Mais elle transforme la réalité, aussi, en quelque chose d’autre – quelque chose de plus beau, ou de plus terrifiant. Naturellement, Jamie perçoit aussi le monde par une troisième source : le regard des autres. Prenons par exemple sa marque de naissance. Son père la voit comme quelque chose de beau, d’unique ; pour les gosses du quartier, c’est quelque chose de monstrueux (ils le traitent de freak) ; lui-même la considère comme une malédiction, quelque chose de laid et d’angoissant, comme un obstacle à son bonheur, dont il aimerait pouvoir se débarrasser par-dessus tout ; sur une photo, elle peut être apparente ou cachée ; dans le miroir, le moment venu, il pourra voir autre chose… Ce sont là autant de regards sur une même réalité, autant de vérités, sur un être humain et sur une manifestation de son unicité, de son identité. Comme chaque étoile dans le ciel, qui brille plus ou moins en fonction du contexte et du regard qu’on lui porte.

Marques de naissance, cicatrices et tatouages sont des éléments récurrents chez Philip Ridley, d’une part en tant que subtil mélange de beauté et de terreur, d’autre part en tant que caractéristiques distinctives d’un individu. Ils sont tous réunis dans Heartless.

Transformation

Le thème de l’alchimie revient forcément à l’esprit avec la rencontre surnaturelle qui articule le récit et avec le pacte proposé à Jamie, qui rendent inévitable la comparaison avec le docteur Faust. Une incursion aussi directe dans le surnaturel – et dans un surnaturel chrétien médiéval – est assez surprenante chez Philip Ridley, qui pratique plutôt, d’habitude, une libre déformation de la réalité à la manière du rêve ou du « cauchemar ».

Dans Darkly Noon, il me semble que le feu ne jouait qu’un rôle destructeur et/ou purificateur. Ces fonctions sont présentes dans Heartless, où le feu est tour à tour meurtrier et libérateur, mais une nouvelle fonction entre en jeu – ou, du moins, devient explicite et fait l’objet d’une mise en image inattendue. Il s’agit du processus de régénération qui est au centre du récit. Suite à la confrontation faustienne, Jamie bascule irréversiblement au cours d’un processus d’immolation initiatique. Il s’agit donc d’une renaissance, d’une transmutation, qui fait appel explicitement à l’image de la mue reptilienne, ou du cocon où s’accomplit la transformation de la chenille en papillon. Et cette image du cocon rappelle une scène de rêve dans la première version de Vincent River (2000), où Davey, après avoir éjaculé « comme un volcan », se retrouve enfermé dans un « cocon de sperme dur comme du roc »… dont il ressortira avec des ailes majestueuses.

Décors et personnages au croisement des genres

L’immeuble où vivait le père et qui est le décor de la rencontre surnaturelle de Jamie (« Cendrillon House ») n’est pas sans rappeler les « White Flats » de Dakota, la tour de Sparkleshark ou celle de La toison de lune, etc. – tous ces immeubles des textes écrits par Philip Ridley pour la jeunesse. Cette fois, l’édifice vétuste, désert et démesuré, prend un nouvel aspect, un caractère menaçant, il suscite l’épouvante. On pense à l’ambiance de Candyman (réal. Bernard Rose, 1992), dans cette tour délabrée, mais aussi devant le miroir de la salle de bains… Cela dit, tout comme que L’enfant miroir et Darkly Noon, Heartless est une œuvre d’auteur qu’on ne peut pas se contenter de ranger dans la catégorie des « films d’horreur » – même si Philip Ridley assume pleinement l’influence du genre, dont il est un grand amateur, et que ce choix saute aux yeux pendant toute la durée du film. Mais ce n’est qu’un genre parmi d’autres, en l’occurrence : tragédie familiale, drame psychologique, étude de société, témoignage d’une époque… C’est donc une œuvre originale et multiple, comme peuvent l’être Santa Sangre de Jodorowsky, The Other de Robert Mulligan, Lost Highway dont j’ai déjà parlé – et le « fonctionnaire » de l’au-delà n’est pas sans rappeler le mystery man de David Lynch –, ou bien un autre film anglais plus récent, Franklyn (réal. Gerald McMorrow, 2008), qui donne aussi une représentation contemporaine et subjective de Londres… ou encore Psychose, bien sûr, dont l’auteur est un grand admirateur – ce qui se sent plus ou moins nettement dans toutes ses œuvres, et pas seulement dans L’horloge la plus rapide de l’univers ou Darkly Noon

 


Je préfère m’en tenir ici à ces quelques thèmes généraux et ne pas révéler la trame dramatique, laquelle n’est d’ailleurs qu’un prétexte, à mon sens, à une grande mosaïque cinématographique qui remplit les mêmes fonctions cathartiques que le cauchemar ou la tragédie grecque, au moyen des symboles et de la poésie. Ce sont les mêmes processus qui sont à l’œuvre, mais dans un langage contemporain.


Sébastien Cagnoli, août 2010

photos du film reproduites avec l'autorisation de Philip Ridley

 

Filmographie

Visiting Mr Beak (1987), court métrage écrit par Philip Ridley.

The Universe of Dermot Finn (1988), court métrage écrit par Philip Ridley.

The Krays [Les frères Kray] (1990), long métrage écrit par Philip Ridley, réalisé par Peter Medak, avec Gary & Martin Kemp, Billie Whitelaw…

The Reflecting Skin [L’enfant miroir] (1990), long métrage écrit et réalisé par Philip Ridley, avec Jeremy Cooper, Viggo Mortensen, Lindsay Duncan.

The Passion of Darkly Noon [Darkly Noon] (1995), long métrage écrit et réalisé par Philip Ridley, avec Brendan Fraser, Ashley Judd, Viggo Mortensen, Loren Dean…

Heartless (2009), long métrage écrit et réalisé par Philip Ridley, avec Jim Sturgess…

Bibliographie partielle

En anglais :

Crocodilia, Brilliance Books, 1988.

In the Eyes of Mr Fury, Penguin Books Ltd, 1989.

Flamingoes in Orbit, Hamish Hamilton, 1990.

The Krays: The Uncut Screenplay, Methuen Film, 1997.

The American Dreams – The Reflecting Skin & The Passion of Darkly Noon: Two Screenplays, Methuen Film, 1997.

Plays 1: The Pitchfork Disney, The Fastest Clock in the Universe, Ghost from a Perfect Place, Methuen Drama, 1997 ; Faber & Faber, 2002.

Two plays for young people: Fairytaleheart and Sparkleshark, Faber & Faber, 1998.

Brokenville, Faber & Faber, 2001.

Plays 2: Vincent River, Mercury Fur, Leaves of Glass, Piranha Heights, Methuen Drama, 2009.

Moonfleece, Methuen Drama, 2010.

En français :

Pitchfork Disney [The Pitchfork Disney], trad. Elisabeth Wrightson et Evelyne Pieiller, Christian Bourgois, 1993.

L’horloge la plus rapide de l’univers [The Fastest Clock in the Universe], inédit.

Un revenant d’un monde parfait [Ghost from a Perfect Place], inédit. 

Fairytaleheart, trad. Marie Mianovski, L’école des loisirs, 2000.

Vincent River, trad. Sébastien Cagnoli, L’Amandier, 2006.

Mercure étincelant [Mercury Fur], trad. Sébastien Cagnoli, Centre national du théâtre, inédit.

La toison de lune [Moonfleece], trad. Sébastien Cagnoli, Centre national du théâtre, inédit. 

Écrit par SebK, le Mardi 8 Mars 2011, 15:58 dans la rubrique "Angleterre".