Joueb.com
Envie de créer un weblog ?
ViaBloga
Le nec plus ultra pour créer un site web.
Débarrassez vous de cette publicité : participez ! :O)
 Angleterre   Corée   Danube   Finlande   Finno-Ougrie   France   Komi   Nice   Saxe   Sibérie   breuvages et autres saveurs   hum...   statuaire urbaine 

p a r m a k o m a

Recherche



Actualité
11/2019 : parution de Ils ne savent pas ce qu'ils font, de Jussi Valtonen, au Livre de Poche.

11/2019 : Conférence sur les langues autochtones de l’Europe, Institut finlandais & Inalco, Paris.
10/2019 : parution de "Ni scandinaves, ni slaves : des voix originales d'Europe du Nord", préface à Ma muse n’est pas à vendre, poèmes d'Ivan Kouratov choisis et traduits par Yves Avril, éd. Paradigme.
08/2019 : présentations de Lever de rideau sur le pays komi dans le cadre du 15e Congrès des littératures finno-ougriennes, Kolozsvár, Roumanie.
05/2019 : parution d'Une soirée de toute cruauté, de Karo Hämäläinen, chez Actes Sud (coll. Actes noirs).

03/2019 : présentations de Lever de rideau sur le pays komi à Genève.
01/2019 : parution de Sœurs de cœur, de Salla Simukka, chez Hachette.

12/2018 : présentations de Lever de rideau sur le pays komi à Paris.
11/2018 : lecture publique de la pièce Purge de Sofi Oksanen à Cognac.
11/2018 : présentations de Lever de rideau sur le pays komi à Nice, à Moscou et en République de Komi (Syktyvkar et région de Körtkerös).
08/2018 : parution de Lever de rideau sur le pays komi, L'Harmattan & Adéfo, coll. "Bibliothèque finno-ougrienne".

05/2018 : parution de Norma, de Sofi Oksanen, au Livre de Poche.

05/2018 : parution d'un article de Sofi Oksanen au Nouveau Magazine Littéraire, mai 2018.
03-04/2018 : représentations de Vincent River de Philip Ridley au Théâtre Ouvert Luxembourg.

01/2018 : Cent ans de musique et de poésie entre Nice et Finlande, concert-lecture autour d’Armas Launis et d’Uuno Kailas, Nice, bibliothèque Louis-Nucéra.

11/2017 : "L’imaginaire national finlandais à l’épreuve du centenaire - Un regard du XXIe siècle sur la poésie patriotique d’Uuno Kailas", dans le cadre du colloque Révolutions russes ; images et imaginaire en Russie et en France, Nice.
11/2017 : lecture d'extraits de la pièce Purge de Sofi Oksanen au Théâtre de l'Atalante (Paris) dans le cadre des rencontres Traduire - Transmettre.
10/2017-01/2018 : reprise des Cornes d'Alexeï Popov au Théâtre de l'Impasse (+ en tournée le 07/10 à Saint-André, le 27/10 à Falicon, les 13-14/01 à Vence).

09/2017 : parution de Norma de Sofi Oksanen en grands caractères (éd. Voir de Près).

08/2017 : parution de l'article "Une comédie komie – Adaptations et mises en scène niçoises d'un théâtre minoritaire de Russie", dans la revue bretonne Klask, n° 11.
08/2017 : "Are Finns ashamed of their independence? - A 21st century look at Uuno Kailas’ patriotic poetry", dans le cadre du 14e Congrès des littératures finno-ougriennes, Tartu, Musée national d'Estonie.
08/2017 : "Garibaldi und Nizza – ein Epos zwischen Frankreich und Italien", dans le cadre du 4e colloque de la Garibaldi Gesellschaft, Kirchberg, Sachsen.
06/2017 : représentations des Cornes d'Alexeï Popov à Châteauneuf-Villevieille.
04/2017 : représentations des Cornes d'Alexeï Popov (Nice, Théâtre de l'Impasse).

03/2017 : parution de Norma, de Sofi Oksanen, chez Stock.

01/2017 : parution de Ils ne savent pas ce qu'ils font, de Jussi Valtonen, chez Fayard.

12/2016 : "Une comédie komie – Adaptations et mises en scène niçoises d'un théâtre minoritaire de Russie", dans le cadre d'une journée d'étude à l'université Rennes 2.
08/2016 : parution du Récif, de Seita Vuorela-Parkkola, chez Actes Sud Junior.

Tribune



Session
Nom d'utilisateur
Mot de passe

Mot de passe oublié ?


— Sur les pas de Pepin & Anita —
Après plusieurs voyages en Italie, la Société Garibaldi d'Allemagne (Garibaldi Gesellschaft Deutschland) poursuit ses pérégrinations en visitant la ville natale du "héros des deux mondes".
   Si les liens entre Garibaldi et l'Allemagne peuvent paraître minces, il ne faut pas oublier que Giuseppe passa commande de 15 000 chemises rouges à un drapier saxon rencontré à Côme en 1866, alors qu'il se préparait en vue de la "Troisième Guerre d'indépendance italienne".
   Ce voyage à Nice est l'occasion d'explorer quelques lieux et monuments emblématiques en rapport avec les Garibaldi (Pepin, Anita, mais aussi Rosa), ainsi qu'avec d'autres personnalités qui ont laissé leur empreinte dans l'histoire de Nice (Paganini, Nietzsche, etc.).
   En chemin, on passe d'ailleurs devant le lycée Calmette (ancien lycée de jeunes filles, 1887), puis par le monument à Albert Calmette (1863-1933) devant l'hôpital Saint-Roch (architecture turinoise de 1858, futur hôtel de Police). Les visiteurs ne connaissent pas ce médecin niçois... ou ne le reconnaissent pas, car il se cache derrière le C du fameux "BCG", le vaccin contre la tuberculose qu'il développa au début du XXe siècle et qui est toujours largement utilisé dans le monde.
   Quant à Niccolò Paganini, mort à Nice en 1840, l'hôtel et la rue qui portent son nom servent de point de départ à la visite.

Naissance et baptême

   Pepin est né dans le port de Nice le 4 juillet 1807. À cette époque (1793-1814), Nice est le chef-lieu d'un "département français", comme bientôt Rome ou Hambourg. À ce titre, la seule langue officielle est le français. La naissance doit être déclarée à la mairie (et non à l'église paroissiale), et en français. Il est également nécessaire de traduire les prénoms. Par conséquent, sur l'acte ci-dessous, Jousé/Pepin/Giuseppe s'appelle "Joseph" :

  

   Lors de l'invasion de 1792-1793, au nom du principe de laïcité, les Français avaient fermé les églises et aboli toute forme de religion. Mais Napoléon a rétabli la liberté de culte, sous certaines réserves.
   Le père étant marin, la famille habite naturellement dans le quartier du port. Les Garibaldi dépendent donc de la paroisse Saint-Martin-Saint-Augustin. Il n'est plus interdit de baptiser l'enfant, à condition de le faire en français (au lieu d'italien, comme c'était le cas dans cette paroisse avant 1793). En outre, on constate sur l'acte ci-dessous que l'enfant est baptisé le 19 juillet, soit quinze jours après sa naissance.

  
Le baptistère de l'église paroissiale et l'acte de baptême de Pepin.

   En face de l'église, le monument à Catarina Segurana (érigé en 1923, et en langue niçoise seulement) appelle quelques explications, et on parle donc du siège de 1543.

(photo T&T)

Le port et les domiciles de la famille Garibaldi

   Si les visiteurs espéraient voir la maison natale de Garibaldi, ils vont être déçus. Sur le plan ci-dessous, qui représente le port de Nice sous la forme qu'il a prise au XXe siècle, l'emplacement de la maison natale ("Casa Gustavin") est indiqué par le carré de gauche. L'autre carré, à peu près sur le quai de l'actuel parking Port-Lympia, désigne la maison des Garibaldi sous la Restauration ("Casa Abudharam").

     

   On aperçoit la maison Abudharam sur la photo ci-dessus. Au premier plan, Charles-Félix semble la montrer du doigt.
   Le monument date des années 1820. Charles-Félix de Savoie était alors roi de Sardaigne. Jusqu'au XVIIIe siècle, voire encore après, le principal port de Nice était la rade de Villefranche, mouillage naturel en eaux profondes. Tant que le littoral niçois était le seul accès à la mer pour les États de Savoie, Nice-Villefranche était donc le port de Turin. L'accoutrement de style Renaissance fait référence aux ancêtres de Charles-Félix, en particulier au duc de Savoie Charles-Emmanuel Ier, qui donna à Nice le statut de port franc (en 1612) afin de favoriser le commerce avec la capitale. À la libération (1814), le traité de Paris restaure les États de Savoie. Mais l'année suivante, le congrès de Vienne y annexe l'ancienne République de Gênes (carte ci-contre). Les Niçois s'affolent : que va devenir l'économie locale, face à la concurrence soudaine du plus grand port de toute la Méditerranée ? Pour les rassurer, Charles-Félix rétablit les franchises du port (supprimées pendant l'occupation) : d'où la statue ci-dessus, avec l'index tendu vers le port Lympia.
   Mais lorsque Charles-Albert abolit la monarchie absolue en 1848, il promet pour tous les sujets du royaume l'égalité devant la loi. À cet égard, le port franc ne peut plus durer longtemps. La révocation de ce privilège sera entérinée par Victor-Emmanuel II dans les années 1850, provoquant la colère des Niçois. Dans les émeutes, la statue perd son index, symbole d'une promesse non tenue.
   La plaque ci-dessus fut apposée sur la maison natale en décembre 1871. C'est une année mouvementée : dix ans à peine après l'annexion, Napoléon III a capitulé, la France a proclamé la "Troisième République", Garibaldi a offert ses services à la cause républicaine et remporté les rares victoires françaises dans la guerre contre les Prussiens, lesquels ont tout de même fini par prendre Paris et proclamer l'"Empire allemand" ; Garibaldi a été élu député dans plusieurs départements français, dont les Alpes-Maritimes, mais son élection a été invalidée par le préfet, ce qui a provoqué les fameuses "Vespri Nizzardi", insurrection réprimée par le pouvoir central et suivie de l'exil des intellectuels niçois... Curieusement, dans ce contexte tendu et répressif de la jeune Troisième république, le conseil municipal vote l'apposition d'une plaque sur la maison natale de Garibaldi, avec une inscription en italien seul (et non en français).
   Mais à cette époque, la France a déjà lancé un projet d'urbanisme en vue d'agrandir le port de Nice, et les deux bâtiments ont vocation à être démolis tôt ou tard. La maison natale disparaît bientôt (et donc la plaque ci-dessus, dont j'emprunte la photo à un ouvrage ancien), suivie par la maison Abudharam en 1897.

  

   Aujourd'hui, dans le port, il ne reste que deux souvenirs de la maison natale de Garibaldi : une plaque apposée à l'initiative de la Società Italiana di Beneficenza en juin 1932 (sous le régime fasciste), également en italien ; et une nouvelle plaque de 2011 (à l'occasion du 150e anniversaire de l'unité italienne), plus grande, au pied de l'escalier central (mais je ne sais pas si elle est toujours là, la zone étant actuellement inaccessible en raison du chantier du tram). 

Première Guerre d'indépendance italienne

   Condamné à mort au début du règne de Charles-Albert pour activités révolutionnaires, Giuseppe a mis les voiles en catimini, et le vent l'a porté jusqu'au Rio de la Plata, où la jeune République Orientale d'Uruguay était alors tiraillée entre ses deux grands voisins : l'Argentine et le Brésil. En passant par le Rio Grande do Sul, il a rencontré Anita, qu'il a épousée et qui, depuis lors, se bat à ses côtés. Lorsque Charles-Albert abolit la monarchie absolue en 1848 et amnistie les condamnés politiques, Pepin rentre à Nice, avec Anita et les enfants. Le couple Garibaldi se met alors au service du roi pour soutenir la révolution chez les voisins milanais.
   En chemin, on passe devant le lycée Sasserno. Poète romantique niçoise d'expression française, Agathe-Sophie Sassernò (1810-1860) se définissait comme italienne. À ce titre, sa carrière, qui couvre exactement la période du Risorgimento, est imprégnée de l'idéal national de son temps. Que ce soit par conviction ou pour s'attirer les bonnes grâces de la cour, elle publie en 1852 une sorte d'épopée albertine intitulée Glorie e Sventure, qui retrace avec pathos l'entreprise aussi téméraire que tragique menée par Charles-Albert en Lombardie dans les années 1848-1849 : la "Première Guerre d'indépendance italienne". Au nombre des "glorieux martyrs" de cette sventura figure bien sûr Anita Garibaldi, morte le 4 août 1849 près de Ravenne. Ci-dessous, je reproduis intégralement le poème qui lui est consacré.

  
"Son nom honorera l'Italie et les femmes !"

   En 1854, en préfaçant une édition parisienne de ses poèmes, Sainte-Beuve a loué "l’œuvre d'un poète qui, né en Italie et habitant l'Italie, a cependant préféré à sa langue maternelle notre propre idiome" (sic). Fille d'un ancien aide de camp de Masséna et d'une certaine Marie-Sibille Chartroux, je doute qu'Agathe-Sophie eût une grande expérience "maternelle" de l'italien ! Mais Sainte-Beuve ne pouvait simplement pas concevoir qu'on puisse être italien et parler français, ou, comme il le dit possessivement, "notre propre idiome". (C'était une parenthèse francophonique.)

Colline du Château

   Il est temps de prendre un peu de hauteur. Une visite de Nice passe forcément par la colline du Château, et notamment par le "donjon", alias "terrasse Nietzsche". Pourquoi Nietzsche ? L'écrivain effectua plusieurs séjours à Nice, en particulier les hivers entre 1883 et 1887, et il n'aura pas manqué d'apprécier la vue depuis ladite terrasse qui surplombe la cascade. Il était présent, d'ailleurs, le mercredi des Cendres où les habitants furent tirés du lit par un séisme impressionnant, qui fit des ravages autour de San Remo (on en voit encore des ruines et des villages abandonnés), mais plus de peur que de mal à Nice, ce qui amusa le philosophe.
   La "colline du Château" appelle quelques explications. En allemand, on entend souvent parler de "Schloßberg", les gens ne sachant pas à quoi pouvait bien ressembler ce "château" disparu. Le terme "Burgberg" me paraît plus approprié, vu que les édifices en question constituaient (historiquement et architecturalement) une véritable ville haute, qui trouvait son origine dans un oppidum ligure et qui fut bâtie au fil des siècles autour d'une cathédrale du Ve siècle. Une fois de plus, difficile de ne pas évoquer le siège de 1543, qui a conduit à une réorganisation des infrastructures civiles (développement de la ville basse) et militaires (fortification du mont Boron), puis ceux du tournant du XVIIIe siècle, qui ont abouti à la démolition de ce qui restait des fortifications, donc à l'abandon définitif de la ville haute.

  
Reproduction d'un plan de Nice au XVIe siècle, où l'on distingue les fortifications de la ville haute et de la ville basse. À droite, reconstitution du château dans son état de 1692 (par Florent Pey, 2017), juxtaposé avec la ville actuelle.

   L'église que l'on peut voir sur les images ci-dessus est la première cathédrale de Nice. Le christianisme a pu arriver dans la région dès l'époque des missions de Paul (à l'initiative de l'apôtre Barnabée) ; saint Nazaire et le jeune "Niçois" saint Celse furent expulsés de Cemenelum (aujourd'hui Cimiez) sous le règne de Néron, au milieu du Ier siècle ; c'est également à cette époque que saint Tropez fut martyrisé, et il fait l'objet d'un culte particulier dans toute la région.
   Depuis la terrasse Nietzsche, on peut voir la colline de Cemenelum/Cimiez, sur la voie romaine reliant l'Italie et la Gaule : les Ligures y côtoyaient les Romains depuis l'époque d'Auguste. Sur la colline du Château, au bord de la mer, leurs congénères vivaient plutôt à proximité de marchands grecs. D'où le développement de ces deux villes distinctes.
   Nice eut un premier évêque vers 250 en la personne de saint Basse, qui allait y être martyrisé. À la même époque, saint Pons était décapité à Cemenelum ; selon la légende, Charlemagne aurait chargé son neveu saint Syagre, alors évêque de Nice, de fonder une abbaye sur l'emplacement de son martyre. Cette abbaye de Saint-Pons est également visible depuis le Château (sous la forme baroque qu'on lui connaît aujourd'hui) ; c'est là que les citoyens de Nice ont signé en 1388 l'acte de dédition à la Maison de Savoie.
   Après les réformes de Constantin, on commence à bâtir officiellement des cathédrales. Celle de Sainte-Marie date vraisemblablement du Ve siècle : on peut en voir les fondations, qui donnent une idée de l'aspect que pouvait présenter la ville haute. Pendant ce temps, Cemenelum est dotée d'une autre cathédrale (le premier évêque étant un certain saint Valérien), dont on peut également voir les fondations dans l'enceinte du musée archéologique. Bref, dès le Ve siècle, sur le territoire actuel de la ville de Nice, il y avait deux petites cités, avec deux cathédrales distinctes.
   Le "château" fut bâti vers le XIe siècle à partir du village existant, puis agrandi par les Savoie, et finalement démoli méthodiquement par les Français au début du XVIIIe siècle. La colline ainsi abandonnée allait devenir ensuite un jardin public. À la mort de Garibaldi, de nombreux projets de monument furent imaginés. Voici à quoi ressemblerait la terrasse Nietzsche aujourd'hui si celui d'Alexis Mossa avait été réalisé (ci-contre).

   Mais si notre excursion passe par la colline du Château, c'est surtout pour visiter le cimetière. La tombe de Rosa, la mère de Giuseppe, date de 1852 (le père, Domenico, étant mort avant l'acquisition de cette concession). Le journal du 21 mars relate l'impressionnante cérémonie de la veille, très solennelle, où l'urne était portée par "quatre proscrits de la démocratie européenne, un Français, un Italien, un Polonais et un Russe". Un cortège aux flambeaux de plus de 800 personnes accompagna Rosa de la maison Abudharam jusqu'au cimetière. À cette époque, la pierre tombale est bien sûr gravée en italien.
   Après le décès de Giuseppe à Caprera, deux plaques commémoratives seront apposées sur la tombe de sa mère. La première, en 1883 (1er anniversaire de sa mort), est une initiative de la municipalité ; elle est sobre, et en français. L'autre, en 1885 (3e anniversaire), glorifie en italien "le plus grand héros du XIXe siècle de Montevideo à Dijon", tout en l'associant à Mazzini dans un texte un peu tiré par les cheveux : elle est conçue par l'antenne niçoise du Circolo Giuseppe Mazzini.

  

Deuxième Guerre d'indépendance italienne

   On se rappelle qu'Anita, morte pendant la guerre de 1848-1849, avait été enterrée à la hâte près d'une ferme en Romagne. Dix ans plus tard, en 1859, Giuseppe est de nouveau sur le front dans le cadre de la Deuxième Guerre d'indépendance italienne. En novembre, il fait exhumer les restes de son épouse pour lui donner une digne sépulture près de la tombe de sa mère, à Nice, au cimetière du Château.
   Pour le centenaire de la naissance de Pepin, un monument à Anita est projeté. Il sera réalisé en 1909 (ci-contre).
   Mais en 1932, le régime fasciste fera exhumer une nouvelle fois "l'héroïne de l'unité italienne", de nuit et dans la plus grande discrétion (afin d'éviter d’immanquables émeutes), pour transférer ses restes à Rome. La population scandalisée ne l'apprend qu'ultérieurement par la presse. Mussolini peut alors inaugurer en grande pompe le nouveau mausolée d'Anita, sa statue équestre sur le Janicule, le jour même du 50e anniversaire de la mort de Giuseppe.
   Aujourd'hui, cette plaque commémore donc la période de 1859 à 1932, où Anita reposa à Nice selon les vœux de Pepin.

Place Garibaldi

   Au sommet de la colline du Château, au pied de l'escalier conduisant à la terrasse Nietzsche, on a remarqué une pierre revêtue d'une inscription en latin. Il s'agit en fait d'une partie de l'attique de la "porte de Turin" (1782), qui fermait autrefois l'actuelle place Garibaldi, comme on peut le voir ci-dessous sur un tableau du XIXe siècle (elle fut démolie en 1848 dans le cadre du développement de la ville). L'inscription rappelle que le roi Victor-Amédée III a entrepris de vastes travaux dans les années 1780 pour moderniser la route royale Nice-Turin : c'est dans ce contexte qu'une place est aménagée au nord de la ville, à l'entrée de la route qui mène à la capitale, avec cette porte majestueuse.
 
  

   D'abord nommée "place Victor" en l'honneur du roi, cette esplanade emblématique porta ensuite des noms divers et variés : "de la République" et "Napoléon" pendant l'occupation française, puis "place d'Armes" et "Saint-Augustin" à la Restauration, de nouveau "Napoléon" après l'annexion de 1860... Jusqu'au jour de septembre 1870 où, Bonaparte capitulant devant les Prussiens, il fallut encore débaptiser la place. Aussitôt, le conseil municipal opta évidemment pour "Garibaldi", symbole à la fois niçois et républicain (mais amèrement contesté par les députés de la Troisième République française, qui allaient pousser "Joseph" à démissionner, au grand dam de Victor Hugo, qui démissionna aussi par solidarité).

  

   Décidée par le conseil municipal deux jours après la mort de Pepin, la statue fut finalement érigée en 1891. L'homme regarde devant lui en direction de Turin. L'ensemble est évidemment orné de symboles maritimes. Mais surtout, un détail attire l'attention des visiteurs : Garibaldi figure deux fois sur le même monument. Devant le piédestal, il est aussi représenté en nouveau-né, dans les bras de ses "deux mères" : avec le sein nu, on reconnaît la France, tenant un drapeau dont le pommeau est une fleur de lys ; l'autre est l'Italie, avec la louve capitoline sur le pommeau et les armes de Savoie à la ceinture.
 


  
Pause déjeuner.



   Après le déjeuner, on traverse la promenade du Paillon (2013) et sa copie en bronze du David de Michel-Ange (2015) pour regagner la vieille ville. On avait vu l'ancien lycée des jeunes filles dans la matinée : on passe à présent devant celui des garçons, aujourd'hui lycée Masséna (institution fondée sous Napoléon ; le bâtiment actuel date essentiellement du début du XXe siècle).
   Sur la place Saint-François, difficile encore de ne pas évoquer le siège de 1543 et la restructuration de la ville basse : d'où l'hôtel de ville du XVIe siècle, à proximité du couvent des franciscains.
   La rue Droite (Carriera Drecha) passe par le palais Lascaris, palazzo de la noblesse niçoise construit dans la première moitié du XVIIe siècle. Encore une fois, il faut faire référence au siège de 1543 pour expliquer le déplacement de la noblesse vers la ville basse. L'angle du bâtiment arbore d'ailleurs un des boulets tirés sur la ville par l'alliance franco-turque, avec plaques explicatives en niçois et en français.

(photo T&T)

   De même, la fondation de la cathédrale Sainte-Réparate s'explique par le développement de la ville basse au XVIe siècle. Elle se substitua ainsi à l'ancienne cathédrale Sainte-Marie du Château, dont on a vu les fondations. On remarque au passage cinq statues sur la façade. Ce sont des personnalités importantes dans l'histoire ancienne de Nice, et on a déjà entendu parler de plusieurs d'entre elles. Du côté de la Nice grecque, on a l'évêque saint Basse, martyrisé à Nice, et sainte Réparate, à qui la cathédrale est dédiée : selon la légende, cette jeune chrétienne aurait été décapitée en Palestine vers 250, puis jetée dans une barque lancée à la dérive sur la mer Méditerranée, après quoi sa dépouille aurait miraculeusement échoué à Nice. La ville romaine est commémorée par saint Pons et par l'évêque saint Valérien. Enfin, saint Syagre, légendaire neveu de Charlemagne et évêque de Nice, complète l'iconographie avec une référence médiévale au Saint-Empire. 
 
   Au numéro 23 de la rue de la Préfecture (Carriera dòu Gouvernou) se trouve une maison qui appartenait autrefois à Hilarion Spitalieri (1776-1845), comte de Cessole, président du Sénat de Nice. Une plaque (1891, en italien) y commémore le décès de Paganini qui, revenant d'une tournée en France pendant laquelle il était tombé malade (du choléra, dit-on), mourut chez son mécène niçois en 1840 : "Poi che da questa casa... lo spirito di Nicolo (sic) Paganini si ricongiunse alle fonti della eterna armonia (!) giace l'arco potente di magiche note..." – tout un poème. Comme l'artiste avait refusé l'extrême-onction et qu'il était réputé habité par le Diable, l'évêque s'opposa à ce qu'il soit inhumé à Nice. Pragmatique, le comte de Cessole fit rapidement embaumer le violoniste pour le conserver quelque temps dans sa cave ; puis il se débrouilla pour le transférer au lazaret de Villefranche et le faire expédier clandestinement à Gênes, mais c'est une autre histoire. En tout cas, à l'instar d'Anita, Paganini aura été malmené pendant bien des années avant de pouvoir reposer en paix.
   Non loin de là, au numéro 10, une autre plaque indique la maison natale de Calmette, dont on a également entendu parler plusieurs fois au cours de la matinée.

   Puis on passe devant le palais des ducs de Savoie. D'abord construit au XVIe siècle comme palais ducal, il fut agrandi après 1720, lorsque les ducs de Savoie devinrent rois de Sardaigne. Depuis 1860, l'édifice est le siège de la Préfecture des Alpes-Maritimes.
   Sur le côté de la place, la chapelle de la Miséricorde (Saint-Gaëtan, confrérie des pénitents noirs) est un exemple fascinant de baroque niçois, avec ses courbes sophistiquées et ses trompe-l’œil vertigineux.
   Le groupe se promène ensuite sur le cours Saleya, puis rejoint le bord de mer sur le quai des États-Unis (Riba doù Miejoù).

Derrière l'Opéra.

Villa Masséna - musée d'art et d'histoire de la ville de Nice

   Pour conclure la journée, la Garibaldi Gesellschaft Deutschland est reçue par la ville de Nice au musée Masséna, où sont conservés quelques objets en rapport avec Garibaldi.

     

            Discours de la Garibaldi Gesellschaft Deutschland :
    

            Accueil par le directeur du musée :
     
 
            Visite guidée sur le thème de Garibaldi :
     

     
La fameuse galerie de portraits, avec Garibaldi à côté des rois de Sardaigne (de Victor-Emmanuel Ier à Victor-Emmanuel II). Sur la boucle de ceinture : la croix de Savoie.

 



   Ainsi s'achève la visite du vendredi 20 septembre 2019 sur les traces de Garibaldi dans sa ville natale. Mais ces prochains jours, les membres du groupe vont profiter de leur séjour pour explorer d'autres aspects de Nice et de ses environs.
Lire la suite de l'article ! (et 0 commentaires)
Écrit par SebK, le Mardi 24 Septembre 2019, 18:23 dans la rubrique "Nice".


— d'Andrea Block & Christian Haas —
Sorti en version française sous le titre Manou à l’école des goélands, le film d'animation Manou the Swift (littéralement, "Manou le martinet") se déroule dans le cadre d'une baie des Anges imaginaire.

Si le sujet est une sorte de Vilain Petit Canard revisité sans grande finesse, ce film des studios LUXX (Stuttgart) est en revanche un chef-d’œuvre inégalé pour la beauté et l'originalité de ses décors. Il fallait sans doute un regard extérieur pour produire un tel résultat : les auteurs allemands Andrea Block et Christian Haas ont reconstruit la ville de Nice et son environnement en images de synthèse, en accordant la même importance, paradoxalement, à l'authenticité des détails qu'à la fantaisie poétique (ce qu'aucun Niçois n'aurait peut-être eu l'idée de faire).

La vue ci-contre est parlante. Le relief général est scrupuleusement respecté : la colline du Château sépare la Vieille Ville du port Lympia ; on reconnaît tous les sommets à l'horizon, et les couleurs ont des nuances extraordinairement réalistes. Pourtant, en regardant mieux, on remarque (entre autres) que les clochers sont un peu curieux et, surtout, que la route de Rauba Capèu et le monument aux morts ont disparu : à la place, les rochers ressemblent davantage à ceux du cap de Nice, et ils sont flanqués d'une étrange ruine qui s'avérera être celle de La Réserve.
 
  
Lieu de nidification des goélands, cette colline du Château fantaisiste sera le pôle central du récit. La végétation y est soigneusement imitée, avec agaves et figuiers de Barbarie, et les vagues s'y brisent comme à Rauba Capèu (ou comme au cap de Nice). Dès le clair de lune initial, les couleurs et les lumières sont envoûtantes.

  
     
La trame est directement puisée chez Andersen : égaré à la naissance, un petit martinet orphelin est élevé par des goélands comme leur propre enfant, ce qui va rapidement donner lieu à des situations délicates.
     

  
Au pied du rocher, il y a la ville et son marché. Vaguement inspiré de la tour Saint-François, le clocher qui domine ce décor est apparemment une église imaginaire.
  
  

  
Sur la colline du Château, l'allure générale du cimetière est conforme à la réalité, avec sa chapelle et, surtout, un ange qui présente une ressemblance frappante avec celui de la tombe de Grosso, mais dans une position un peu différente.

     
Comme dans Tom & Jerry, les humains n'apparaissent que très peu, déformés, sous la perspective des animaux, par exemple ici lors d'une excursion des martinets à travers la vieille ville.

     
Le traitement du Château de Nice est particulièrement intéressant. Il y a un "donjon" réinventé ; il y a une cascade, mais sauvage ; des vestiges en pierre beaucoup plus évocateurs que dans la réalité... Compte tenu de son état de conservation et de sa reconquête par la végétation, le site n'est pas sans évoquer d'autres ruines niçoises : celles de Châteauneuf-Villevieille.
  

  
De l'autre côté du rocher, on plonge sur le port. La topographie du bassin est globalement respectée, mais pas l'urbanisme, et l'ambiance recréée est plutôt celle d'un tranquille petit port de pêche. On remarque au passage les pavillons niçois et français.
Enfin, en l'absence de route, la jetée vient buter directement sur la roche.
  

  
C'est sur le flanc méridional du rocher qu'apparaît l'invention la plus originale : les auteurs recréent le restaurant La Réserve tel qu'il était au début du XXe siècle (avec toiture d'origine et voilier), mais en le déplaçant de l'autre côté du port et en le transformant en ruine livrée aux oiseaux de mer. Cela donne une bonne idée du travail conjoint de recherche historique et de réinvention artistique que les auteurs ont soigneusement accompli.
La nuit, ce prestigieux établissement Belle Époque reprend vie sous l'enthousiasme des oiseaux, dans une ambiance digne de Baz Luhrmann.
  
  

     
  

  
Sur une esplanade qui ressemble à s'y méprendre au quai des États-Unis, les martinets font une razzia en terrasse.
C'est l'occasion de glisser un clin d’œil aux Oiseaux d'Alfred Hitchcock (ou plutôt "Hidessocks" !) sur une colonne Morris.
  

Autre délire typiquement allemand (et absurde sur un littoral qui plonge tout de suite à plus de 30 m de fond) : l'incontournable jetée des mers du Nord. Or ce n'est pas l'historique Jetée-Promenade de 1882 qui faisait face au Ruhl (sur le modèle de celle de Brighton), c'est un modeste ponton (mais pas non plus celui du Lido) qui sert en l'occurrence de promontoire au plus célèbre hôtel Negresco.

  
L'opération nocturne des oiseaux pour récupérer les œufs enlevés par les rats donne lieu à une jolie scène dans une cave à vin. Encore un clin d’œil au grand "Hidessocks" lorsque la "caméra" effectue un zoom en tournant sur le regard d'égout dans lequel les filets de vin rouge, sous cette lumière bleutée, s'écoulent en tourbillon.

  
Enfin, "tout est bien qui finit bien" sous un prunus en fleur du côté du mont Boron, avec un dernier point de vue sur la colline du Château, et sur le charme intemporel de La Réserve...
  

Je passe sur le scénario un peu léger, le plus dur à avaler étant sûrement l'idée de base selon laquelle les goélands doivent absolument 1) quitter Nice en hiver et 2) entreprendre directement une grande traversée vers l'Afrique plutôt que de longer les côtes et d'emprunter le détroit de Gibraltar (puisque les oiseaux migrent toujours bêtement et indéfiniment "vers le sud", dans l'imaginaire allemand)... et je préfère retenir les images ci-dessus, qui invitent au voyage et au rêve, entre les mondes et les époques.

Lire la suite de l'article ! (et 0 commentaires)
Écrit par SebK, le Mardi 9 Juillet 2019, 23:39 dans la rubrique "Nice".


1830


1847

1938



Lire la suite de l'article ! (et 0 commentaires)
Écrit par SebK, le Vendredi 1 Mars 2019, 11:15 dans la rubrique "Nice".


— Nizzardo ~ Pays niçois —

Voilà une représentation intéressante du territoire qui constitue le pays niçois, replacé dans son environnement européen, topographique, historique et administratif [cliquer sur la carte pour l'agrandir].

Le fond de carte date des années 1850 (États-Sardes). Les frontières étaient alors :
  • à l'ouest avec la France (départements du Var et des Basses-Alpes depuis 1790, anciennement province de Provence) ;
  • au nord avec la province de Coni (division de Coni depuis 1847, anciennement principauté de Piémont) ;
  • à l'est avec les provinces d'Oneille et de San Remo (division de Nice depuis 1847, anciennement république puis duché de Gênes) ;
    et avec la principauté de Monaco (représentée ici avant sa réduction de superficie de plus de 90 % au profit de la France en 1861).
Aujourd'hui (après les cession territoriales de 1860 puis de 1947 au profit de la France) :
  • à l'ouest avec la Provence : arrondissement départemental de Grasse (département des Alpes-Maritimes depuis 1860) et département des Alpes-de-Haute-Provence (ex-Bases-Alpes) ;
  • au nord avec la province de Coni : région Piémont, Italie ;
  • à l'est avec la province d'Imperia depuis 1923 : région Ligurie (chef-lieu Gênes), Italie ;
    et avec la principauté de Monaco.

Lire la suite de l'article ! (et 0 commentaires)
Écrit par SebK, le Mardi 19 Février 2019, 10:58 dans la rubrique "Nice".


Lire la suite de l'article ! (et 0 commentaires)
Écrit par SebK, le Lundi 7 Janvier 2019, 12:18 dans la rubrique "Nice".


— OSS 117 à Nice —
Le film OSS 117 se déchaîne commence en Corse, à Bonifacio, où un agent américain a disparu. Envoyé à sa recherche, Hubert Bonisseur de la Bath (Kerwin Mathews) découvre un réseau de terroristes piloté depuis Nice par... un méchant Russe, évidemment (Daniel Emilfork).

     
Pour rattraper les bandits qui ont mis les voiles, OSS 117 n'hésite pas à se rendre à l'aéroclub d'Ajaccio (120 km de route de montagne ?) pour embarquer à bord d'un Morane-Saulnier MS-880B Rallye Club. Il ne tarde pas à repérer leur bateau, qui met le cap sur Nice.

  
Le port, la colline du Château et la ville.

     
Dans le port Lympia.

On apprend que le chef du réseau est "un certain Sacha Bounine, Russe blanc", qui "a beaucoup trafiqué avec le Nord-Vietnam, la Corée du Nord et la Chine". L'incarnation du Mal absolu, quoi !


À l'antenne locale des services secrets français.

  
Près du club nautique, sur le boulevard Franck Pilatte, Hubert drague la Suédoise qu'il harcèle depuis Bonifacio. Il obtient un rendez-vous le soir même.

  
Il suit discrètement ladite Suédoise, qui déambule maintenant dans les ruelles du Vieux-Nice et se glisse dans un bar-tabac de la rue Mascoïnat pour y passer un coup de fil codé. Un rendez-vous lui est donné à la cathédrale Sainte-Réparate.


Sur la place Rossetti, la façade de la cathédrale se déploie en panoramique vertical.

     
Remontant le bas-côté, elle passe devant les chapelles Sainte-Réparate (on aperçoit la décollation de la martyre) et Saint-Joseph (on reconnaît la statue), puis arrive au transept, où elle se recueille devant la chapelle votive de sainte Rosalie et de la Vierge (on distingue sainte Rosalie et saint Roch entourant la statue de la Vierge Immaculée).

  
La femme fatale s'assied pieusement à côté de Sacha et l'informe qu'OSS 117 est arrivé à Nice... pendant que ce dernier les observe derrière un pilier.

     
À la sortie de l'église, Sacha monte dans une voiture qui le conduit sur le quai des États-Unis en passant par les Ponchettes. Ils sont pris en filature par un agent secret français.

     
Direction : l'appartement où la Suédoise a donné rendez-vous à Hubert, afin d'y droguer l'apéro en douce...

Lire la suite de l'article ! (et 0 commentaires)
Écrit par SebK, le Lundi 10 Avril 2017, 14:09 dans la rubrique "Nice".


— une revue d'art mensuelle parue de 1921 à 1928 —


Visuel original d'H.V. Cossettini
Lire la suite de l'article ! (et 0 commentaires)
Écrit par SebK, le Jeudi 29 Septembre 2016, 09:43 dans la rubrique "Nice".


Depuis la tuerie du 14 juillet, les contradictions et récupérations politiques sont tellement complexes et dérangeantes que j'ai éprouvé le besoin de rassembler ici des données recueillies dans la presse pour tenter d'y voir plus clair. [Le surlignage distingue les positions du gouvernement (en particulier du ministère de l'Intérieur) , celles de la Ville de Nice et celles de la justice.]

Jeudi 14 juillet

21h [chronologie empruntée au Nouvel Observateur] : La police municipale prend la relève de la police nationale au croisement du boulevard Gambetta et de la Promenade des Anglais. Des barrières métalliques et des plots en plastique ont été installés pour couper l’accès aux véhicules et de dévier la circulation. (Le ministère de l’Intérieur et la ville de Nice confirment la mise en place de ce dispositif.)
22h : Début du feu d’artifice sur la Promenade des Anglais. 30.000 personnes sont présentes.
22h32’33” : Le camion blanc fait irruption sur la Promenade, au niveau de l’hôpital Lenval, sur un tronçon non fermé à la circulation.
22h33 : L’un des équipages de la police municipale en service autour de la manifestation alerte le centre de supervision urbain (CSU), qui gère notamment la vidéosurveillance de la ville, de la présence « d’un camion fou, sur le trottoir de la Promenade des Anglais, chaussée sud, face au CUM ». Cette alerte est citée dans le rapport de Sandra Bertin, transmis le 15 juillet à la mairie de Nice et à la direction générale de la police nationale. Le camion circule les feux éteints. Il contourne le barrage du boulevard Gambetta en montant sur le trottoir.
22h33’03” : Le véhicule de 19 tonnes percute au moins une personne sur le trottoir de la chaussée Sud tout en continuant sa course, en accélérant, en direction de l’Est (selon rapport Sandra Bertin).
22h33’08” : Le camion continue sa course folle et se rapproche du lieu "de forte concentration de population (…) et se met alors à renverser de nombreuses personnes sur son chemin en effectuant des embardées", note le rapport du centre de supervision urbain.
22h34’16” : Le véhicule cette fois sur le trottoir avance encore. "Il apparaît que les embardées effectuées sont clairement volontaires et dirigées dans le but d’atteindre un maximum de passant", précise le rapport.
22h35’15” : Alors que le camion poursuit sa course et fauche de nombreuses personnes sur son passage, un agent de la police nationale se met à courir à pied derrière le camion, rapporte Sandra Bertin dans ces écrits. Le véhicule se situe alors au croisement de la rue Meyerbeer et de la Promenade des Anglais.  Deux voitures de la police nationale sont stationnées dans le sens de la route sur ce second point de "contrôle et de protection", affirme de son côté le ministère de l’Intérieur. Six fonctionnaires de la police nationale sont présents sur les axes de circulation. Des tirs sont échangés comme on le voit sur plusieurs vidéos postées par des témoins.
22h35’47” : Le camion s’immobilise à hauteur du Palais de la Méditerranée, 230 mètres après avoir franchi le second point de "sécurisation" tenu par la police nationale. Le conducteur est abattu par les policiers.


Selon le ministère de l’Intérieur, le soir du 14-Juillet, 64 fonctionnaires de la police nationale étaient mobilisés dont 39 se situaient à partir du point Meyerbeer de la Promenade des Anglais. 42 agents de la police municipale étaient aussi présents ainsi que 20 militaires de l’opération "Sentinelle" [image NouvelObs].

Les mouvements de foule sont rapportés en direct sur Twitter, avec la mention d’un camion fou, beaucoup de confusion et d’incertitude, et rapidement toutes sortes de fausses rumeurs de prise d’otage. Aucune information dans les médias. La télé continue de retransmettre en direct le feu d’artifice sur la tour Eiffel.

Vers 23h, quelques rares sites de presse commencent à rapporter qu’un camion a foncé sur la foule (Nice-Matin, Le Dauphiné, 24 heures, Morandini).

23h20 : La Place Masséna et la Promenade des Anglais sont bouclées. La préfecture demande aux habitants de rester chez eux. Une cellule d’urgence médico-psychologique est activée au CUM.

Vendredi 15 juillet - ouverture d'une enquête pour terrorisme et premières réactions contradictoires

00h40 : Déclenchement des plans d'urgence pour les hôpitaux de Nice et la sécurité civile.

1h25 : La section anti-terroriste du parquet de Paris se saisit de l’enquête. À cet effet, sous l’autorité du procureur de Paris (François Molins), deux brigadiers-chefs sont envoyés au CSU. Bien que l'affaire criminelle soit survenue à Nice, la qualification de "terrorisme" l'attribue automatiquement au parquet de Paris (et à sa section spécialisée dans la lutte contre le terrorisme), conformément à une loi de 1986. Or, selon l'article 421 du code pénal, la notion de terrorisme implique la "relation avec une entreprise individuelle ou collective ayant pour but de troubler gravement l'ordre public par l'intimidation ou la terreur" ou "le fait de participer à un groupement ou à une entente" ayant de tels objectifs. Je ne comprends donc toujours pas très bien qui est habilité à décider qu'un crime est de nature "terroriste" à un moment où l'on n'a encore aucune information sur l'identité du tueur. Apparemment, cette qualification a été effectuée unilatéralement par Paris, sans aucune concertation avec la ville de Nice, où le crime a eu lieu sur la voie publique.

Pendant le massacre, le Président de la République, François Hollande, était à table à l'hôtel d'Europe d'Avignon, où il effectuait une visite à titre privé dans le cadre du festival. Il a tout interrompu pour regagner Paris en urgence. Peu après 4h, il confirme le caractère "terroriste" de l’attaque. « C’est toute la France qui est sous la menace du terrorisme islamiste. » Il annonce le prolongement de l’état d’urgence et le renforcement des actions militaires en Syrie et en Irak. À cette heure, on ne sait toujours rien de précis sur l'identité et les motivations du tueur. Autrement dit, en pleine nuit, avant d'avoir aucune information sur ce qui s'est passé, Hollande prend prétexte de cette tuerie pour prolonger l'état d'urgence à l'intérieur et la guerre à l'extérieur.

Dans la nuit, le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, réunit ses services pour faire le point sur la situation. Il a annonce que le plan Vigipirate est relevé au niveau « alerte attentat » dans tout le département des Alpes-Maritimes.

En quelques heures, le ministre de l'Intérieur et le président de la République ont donc hâtivement prononcé la qualification de "terrorisme" (qui sera confirmée a prosteriori), et pris en main la totalité de l'enquête en ignorant les services municipaux alors que le crime a eu lieu sur une voie publique de la commune de Nice. Il semble que le lourd conflit qui va suivre entre la ville et l'État ait pris naissance à ce moment-là.

Christian Estrosi est tenu à l'écart des réunions de la nuit et il le vit très mal. « Ce soir-là, il a pété les plombs, raconte un témoin. C’est Éric Ciotti qui a dû le ramener à la raison. » L’entourage du président de la République confirme que le président de la région est visiblement très choqué de ce qui vient de se dérouler à Nice, et « peine vraisemblablement à réagir rationnellement ». Dans son propre camp, Valérie Debord, porte-parole des Républicains, fait part de son inquiétude et évoque le traumatisme : « Nous parlons d’un homme qui, en quelques minutes, a vu une dizaine de corps à terre, sa vie a été bouleversée. »

Par ailleurs, cette même nuit, entre 4 et 5 h, Anthony Borré, directeur de cabinet à la mairie, apprend alors que François Hollande et Manuel Valls se déplacent à Nice. Il raconte [JDD du 21/08] : "François-Xavier Lauch, directeur de cabinet du préfet des Alpes-Maritimes, nous dit : 'Nous aurions aimé une copie des images pour François Hollande.' Nous leur avons donné ce film et cela nous a semblé logique." Anthony Borré assure qu'une copie de deux minutes, "de l'entrée du camion sur la promenade jusqu'à sa neutralisation", a été gravée dans la foulée de la demande faite par le directeur de cabinet : "un chauffeur de la préfecture est venu la chercher." Pour preuve, Borré dit même disposer "d'images face à un ascenseur" qui attestent de la venue du chauffeur de la préfecture "vers 11  heures", le vendredi 15 juillet. Soit un peu plus d'une heure avant l'arrivée à Nice de François Hollande, à 12h20. "Nous avons aussi demandé au préfet de nous assurer que le procureur avait autorisé cette copie, précise Anthony Borré. Le directeur de cabinet nous a certifié que le procureur avait donné son feu vert." "Il nous a semblé normal que les autorités de l'État – et elles seules –, dont nous attendions la visite, puissent voir ce qui s'était passé", confie-t-il.
La Préfecture confirme : le directeur de cabinet du préfet admet avoir "demandé une copie à la mairie". Il ajoute avoir au préalable sollicité l'avis du procureur de Nice, Jean-Michel Prêtre, qui aurait à son tour réclamé le feu vert de son homologue en charge de l'enquête, François Molins. "Cette copie n'a servi que quelques secondes pour des personnes autorisées par le procureur, en présence du procureur."


Toute la journée, la Promenade et ses plages sont fermées pendant que les enquêteurs procèdent à des prélèvements et que les corps sont évacués. Mais sur la rive gauche (quai des États-Unis), la vie continue comme s'il ne s'était rien passé.

  

  

C’est encore la cohue sur la Promenade (assaillie par les journalistes du monde entier) quand Estrosi prend la parole sur France Inter : « Si l’heure n’est pas à la polémique, je me pose bien sûr des questions. Pourquoi l’État a-t-il annoncé [jeudi] à midi la levée de l’état d’urgence et décidé [jeudi] soir qu’il faut le prolonger de trois mois? Tout ça me paraît bien désordonné. [...] Pourquoi et comment cet homme a-t-il pu pénétrer sur la promenade des Anglais qui était pourtant piétonnisée ? Combien de policiers nationaux protégeaient cet événement, là où nous réclamons des renforts depuis des mois et des mois parce que nous jugeons que leur présence est insuffisante ? » Il souligne qu'il a écrit à Hollande le 13 juillet pour l'alerter sur l'absence de moyens de la police municipale. Cette intervention, déplacée en ce jour de deuil, est vite interprétée comme une tentative maladroite de profiter de la tragédie pour créer une polémique politique.

Aux abords de la Promenade, rassemblements spontanés et recueillement dans l'intimité.

  



Des pancartes populaires s'en prennent à Daesh et à Erdogan.


Pendant ce temps, aux quatre coins du monde, nombreux hommages « à la France », c'est-à-dire à Paris (ce qui est un peu incongru quand on pense que la tragédie a eu lieu à Nice et que les victimes venaient du monde entier). Drapeaux bleu-blanc-rouge, tour Eiffel et Marseillaise surgissent un peu partout "par solidarité" :

Samedi 16 juillet - conflit ministère/ville


                       


C'est le Parquet qui est en charge de l’affaire, mais le ministre de l’Intérieur se permet de commenter le dossier : moins de 48 h après l’attaque, Cazeneuve affirme à propos du tueur : « Il semble qu’il se soit radicalisé très rapidement », version corroborée par Molins qui explique à la presse que le tueur avait un intérêt « récent » pour la mouvance djihadiste radicale. Cette déclaration va être contredite dès le début de l'enquête.

Cazeneuve répond à la semi-accusation d’Estrosi : « La police nationale était présente et très présente sur la Promenade des Anglais et est intervenue immédiatement après que le camion a franchi les obstacles pour mettre le plus rapidement possible fin à cette tuerie. Si une des autorités, l’État ou la municipalité, avait considéré à un moment que le niveau de sécurité n’était pas réuni, l’État comme la municipalité pouvaient décider de procéder à l’interdiction des festivités entourant le 14 juillet, ce qui n’a pas été le cas. »


À propos... Ciotti, député des Alpes-Maritimes et président du Conseil départemental, fait l'éloge de la politique antiterroriste d'Israël :

Dimanche 17 juillet

Pendant la nuit, l'État Islamique a revendiqué la tuerie du 14 juillet, sans qu'on sache s'ils étaient véritablement au courant du projet.

  
[photos Claude Paris et Luca Bruno, SIPA]


Adolphe Colrat, préfet des Alpes-Maritimes : « Les forces de sécurité s’acquittent de leur mission avec dévouement (...). Le 14 juillet 2016 à Nice avait bénéficié du même sérieux dans sa préparation : une réunion entre la Ville et la direction départementale de la sécurité publique, deux réunions entre la préfecture et la Ville (28 juin et 7 juillet 2016). Lors de la première réunion, les services de la préfecture avaient appelé l’attention de la Ville sur la nécessité de mieux sécuriser l’environnement de la manifestation. Lors de la seconde réunion, un accord avait été trouvé pour mettre en place un contrôle aléatoire des accès, conformément à ce qui avait été fait pour le carnaval. » Le ministre de l’Intérieur et la préfecture communiquent le chiffre de 64 policiers nationaux et 42 policiers municipaux (demandés par les services de l’Etat et mis à disposition par la ville de Nice). Les points d’entrée à la Prom' Party étaient tenus par des policiers nationaux.

Estrosi dénonce les « mensonges » du gouvernement. Selon lui, les effectifs de la police nationale n’excédaient pas 50 : « Peut-être étaient-ils cachés quelque part ? J’étais sur place et très surpris de voir si peu de policiers nationaux (...). On pourra le quantifier très exactement à partir des images de vidéosurveillance, puisqu’une enquête est ouverte. Si l’État nous avait demandé 70 policiers municipaux, nous aurions mis à disposition 70 policiers ! Je ne suis pas le patron de la sécurité mais celui qui administre la collectivité. »

Tout le monde est un peu surpris de voir Estrosi tirer la couverture à lui alors qu’il n’est plus maire de Nice depuis le 13 juin (il reste président de la Métropole et de la Région). Dans son prochain numéro, Le Canard enchaîné élucidera le mystère en rapportant ce que le nouveau maire de Nice, Philippe Pradal, a expliqué à quelqu’un : « C’est simple, je fais ce qu’Estrosi me demande. Et il ne me demande rien. »

Satire :

Lundi 18 juillet - "un hommage très douteux"

Minute de silence nationale à midi, mise en scène par le gouvernement. Le Premier Ministre, Manuel Valls, vient à Nice et se recueille devant le « Monument du Centenaire ». Curieusement, ce sinistre monument est connu pour être l’incarnation même du mensonge d’État : érigé par la IIIe  République une trentaine d’années à peine après l’annexion, il glorifie l’occupation du comté pendant les guerres de 1793-1814. Valls est hué avant et après la minute de silence ("Hollande assassin", "Valls démission"). [Une semaine plus tard, à tête reposée, Le Ficanas dénoncera "un hommage très douteux".]

  
La minute de silence [photo Ville de Nice]. - Détail du monument [photo Wikipedia]

Valls répond à Estrosi dans une interview à Nice-Matin. Il dément toute forme de relâchement des dispositifs de sécurité après l’Euro à Nice. « Quand on est président de la Région, élu dans un rassemblement républicain, il faut être à la hauteur de la fonction, ne pas mettre en cause le travail et l’engagement des policiers. »

Petit à petit, sous le choc consécutif au massacre et à sa récupération par les politiciens, tout le monde s’affole. La colère monte :


Coup de gueule d'une journaliste d'habitude très réservée.

Mardi 19 juillet

Au lendemain de l’interview de Valls, Estrosi réplique. « Je demande à M. Valls de ne pas s’exonérer de sa responsabilité. Qu’il mène donc une enquête minutieuse : il y a eu des fautes majeures commises à Nice et il a tout intérêt à regarder les choses. »

Par un malheureux concours de circonstances, alors que Hollande promet d'augmenter les actions militaires françaises au Moyen-Orient, on apprend la mort de 56 civils dans des raids de la coalition en Syrie.


     

Mercredi 20 juillet - demande de destruction de preuves et scandale ministériel

Pendant ce temps, à l'Assemblée nationale, Valls a recours pour la 3e fois à l'article 49.3 de la Constitution pour faire passer la loi relative à la réforme du code du travail. Satire dans Le Gorafi : « Des opposants au gouvernement hués par Manuel Valls ». « Le Premier ministre a réservé un accueil particulier à plusieurs de ses opposants qui étaient rassemblés pour rendre un dernier hommage au code du travail. »

Pour essayer de mettre un terme à l'étrange débat apparemment puéril qui oppose la ville de Nice et le ministère de l’Intérieur, Libération mène une enquête.

11 h : Dans une réquisition judiciaire urgente, après avoir copié plus de 27.000 heures de vidéosurveillance, la sous-direction anti-terroriste (SDAT) de la police judiciaire (affiliée à la police nationale, donc au ministère de l'Intérieur), demande au CSU la suppression complète de 24 h d’images provenant de 6 caméras maintenant qu’elles ont été saisies par la justice et versées au dossier d’instruction. Étant donné les contraintes techniques du système, cela ne peut se faire qu’en détruisant l’ensemble des enregistrements des caméras de vidéosurveillance qui ont filmé la tuerie. Raison invoquée par la SDAT : « éviter les fuites » et la diffusion d’images de l’attentat par souci de « dignité des victimes ».

Le soir, parution en ligne de l’enquête de Libération sous le titre accusateur « Des failles de sécurité et un mensonge », qui se résume à ce constat : « Contrairement à ce qu’a affirmé le ministère de l’Intérieur, l’entrée du périmètre piéton de la promenade des Anglais n’était pas protégée par la police nationale le 14 juillet au soir. Ce manque de transparence entame la confiance dans l’exécutif. […] Selon les éléments recueillis par Libération, la communication du gouvernement a, au minimum, travesti la réalité. » (Le lendemain, l’article sera renommé « Sécurité à Nice : 370 mètres de questions ».)

Ce dossier transforme la polémique politique en un scandale d'État. Les questions de sécurité et de responsabilité passent au second plan : le réponses attendues concernent maintenant les contradictions du gouvernement.

Jeudi 21 juillet - enquête interne au ministère (IGPN) suite au conflit ministère/ville

La ville de Nice refuse de procéder à la destruction des enregistrements. Me Philippe Blanchetier, l’avocat de la Ville, à Reuters : « C’est la première fois de ma vie que je vois une réquisition aux fins d’effacement de preuves. L’argument avancé de risque de fuite ne tient pas. »

En réponse aux graves accusations de Libération, Cazeneuve dément et accuse les journalistes de « complotisme ». En parallèle, il lance une enquête interne.

Conférence de presse de Colrat et du directeur départemental de la sûreté publique. Le préfet assume "l’entière responsabilité" du dispositif mis en œuvre pour le 14 juillet et la Prom' Party qui se tient entre Meyerbeer et le Quai des États-Unis. "Le ministre de l’Intérieur m’a donné des instructions les plus claires et les plus nettes : dans un souci de transparence et de vérité due aux victimes et à leurs familles, et sans préjudice de l’enquête ouverte, rien ne devait être caché ou déformé." Il diffuse une infographie où apparaissent 39 policiers nationaux, ce qui aggrave momentanément la polémique, Manuel Valls ayant annoncé le chiffre de 64 (mais le périmètre de la Prom’ Party est nettement moins étendu que celui du feu d’artifice, où les spectateurs sont massés d’un bout à l’autre de la Promenade).

Les enquêteurs constatent rapidement que le terroriste préméditait son acte depuis plusieurs mois : cela contredit les affirmations de Cazeneuve et confirme qu'il a fait de grandes déclarations le samedi 16 sans savoir de quoi il parlait.

Vendredi 22 juillet

L’avocat de la municipalité s’étonne de l’empressement de la SDAT (donc du ministère de l'Intérieur) à vouloir détruire les enregistrements, alors que leur durée légale de conservation n’est que de dix jours, au terme desquels le système les détruit automatiquement (en principe, dans deux jours). Du coup, il annonce que, non seulement la Ville ne va déférer à l’injonction qu’elle a reçue, mais qu’en plus elle va demander au procureur de la République de Nice de mettre ces images sous séquestre « afin de ne pas hypothéquer les éventuelles autres procédures qui pourraient voir le jour au-delà de l’enquête antiterroriste en cours ».
La Cnil juge abusive la requête du Ministère et demande à la Ville de conserver l'original.

Libération répond aux accusations de Cazeneuve en défendant la rigueur de ses méthodes et en expliquant qu’il n'est pas adéquat de parler de « complotisme » dès que des journalistes soulèvent publiquement les contradictions exprimées par le gouvernement.

Hollande annonce mettre des moyens d'artillerie à disposition de l'armée irakienne. "Le porte-avions Charles-de-Gaulle sera déployé dans la région dès septembre, ce qui permettra d'intensifier les attaques." Bref, au lieu de concentrer son attention et ses moyens sur le chaos social qui règne dans son pays et qui est la racine même du terrorisme en France, il préfère se livrer à une surenchère guerrière à l'étranger.

Samedi 23 juillet

Toujours pour tenter d’y voir plus clair dans ces pénibles contradictions, le Journal du Dimanche s’entretient avec la chef du CSU, Sandra Bertin.

Dimanche 24 juillet - plaintes pour abus de pouvoir contre le ministère et pour diffamation contre la ville

Parution de l’interview de Sandra Bertin dans le Journal du Dimanche. Elle était derrière les écrans de vidéosurveillance le soir du 14 juillet. Après avoir vu le camion foncer sur la foule et demandé l’interception du véhicule, elle doit faire un compte-rendu précis des dernières 24 heures. « J’ai été harcelée pendant une heure, on m’a ordonné de taper des positions spécifiques de la police nationale que je n’ai pas vues à l’écran. » « Le lendemain des attentats, le cabinet du ministre de l’Intérieur a envoyé un commissaire au CSU qui m’a mise en ligne avec la Place Beauvau. » Elle dit avoir « eu affaire à une personne pressée qui m’a demandé un compte-rendu signalant des points de présence de la police municipale, les barrières, et de bien préciser que l’on voyait aussi la police nationale sur deux points dans le dispositif de sécurité. Je lui ai répondu que je n’écrirais que ce que j’avais vu. Or la police nationale était peut-être là, mais elle ne m’est pas apparue sur les vidéos. Cette personne m’a alors demandé d’envoyer par e-mail une version modifiable du rapport, pour “ne pas tout retaper”. J’ai été harcelée pendant une heure, on m’a ordonné de taper des positions spécifiques de la police nationale que je n’ai pas vues à l’écran. À tel point que j’ai dû physiquement renvoyer du CSU l’émissaire du ministère ! J’ai finalement envoyé par e-mail une version PDF non modifiable et une autre modifiable. Puis, quelques jours plus tard, la sous-direction antiterroriste m’a demandé d’effacer les bandes des six caméras que j’ai mentionnées dans mon rapport, celles qui ont filmé la tuerie. On nous a demandé, pour les besoins de l’enquête, d’extraire huit jours de bande sur 180 caméras. Et maintenant il faudrait en effacer certaines pour empêcher leur diffusion au public. »

Un des grands reproches soulevés ces derniers jours est le fait que le CSU n’ait pas signalé le camion alors qu’il avait circulé illégalement sur la Promenade à plusieurs reprises, les jours avant la tuerie, pour faire des repérages. Bertin répond que si le CSU avait remarqué le camion, il n’aurait pu que déposer son signalement à la justice pour infraction au code de la route, qui aurait décidé de donner suite ou non, ce qui n’aurait pas empêché le camion de revenir.

Cazeneuve porte plainte pour diffamation contre Bertin. "Il serait très utile que Mme Sandra Bertin soit auditionnée par les enquêteurs et puisse leur produire les identités et les fonctions des personnes qu’elle met cause, les mails qu’elle évoque et leur contenu". Il est confiant : il sait que la personne à qui Bertin a eu affaire n’était pas directement "de son cabinet". [Voir ci-dessous procès le 7 juin 2017.]

Bertin donne une conférence de presse pour s’expliquer.

En fin de journée, communiqué de la Ville de Nice : "Sandra Bertin, qui a tout notre soutien, a ce soir là avec son équipe, avec courage et sang froid, permis de lever les doutes et de répondre aux premières questions grâce aux caméras de vidéo protection notamment sur de supposées prises d’otage et fusillades qui n’ont en fait pas eu lieu." La ville de Nice rejette "les accusations scandaleuses du ministre d’instrumentalisation des propos d’un agent dans un contexte aussi terrible."

La presse consulte les deux rapports contradictoires (celui de Bertin et celui du Ministère). Bertin précise que "par l’intermédiaire d’un revisionnage", il apparaît qu’à 22h32 "le poids-lourd arrive sur la promenade des Anglais (...). Le plan étant large, il est difficile de réellement distinguer la montée du camion sur la chaussée" mais "lors de la montée sur le trottoir, celle-ci s’effectue en dehors du périmètre fermé des festivités et il n’y a alors aucune présence policière". La police nationale affirme qu’un "barrage, isolant le périmètre piéton était mis en place par des effectifs de la police nationale (...) À l’approche, le camion ne s’est pas arrêté et a contourné le barrage en roulant sur le trottoir". La note précise que selon "l’exploitation des images de vidéoprotection, de la ville, le chauffeur est ‘obligé’ de se déporter sur le trottoir pour contourner les barrières qui obstruent les voies de circulation routière de la Promenade des Anglais. [...] L’angle unique de la caméra orientée sur le barrage en question ne permet pas de voir la réaction de l’équipage PN [police nationale] présent" mais d’autres caméras permettent "d’apercevoir le gyrophare du véhicule de l’équipage qui tient le point [-] ce point qui était tenu par ailleurs pour le défilé militaire de l’après-midi."

Lundi 25 juillet

Estrosi sur Europe 1 : "Je n’accepte pas la mise en cause par Bernard Cazeneuve de l’action des élus de Nice, des Alpes-Maritimes et de la région. Je n’accepte pas que le ministre fasse le tour des plateaux de télévision pour insulter les élus que nous sommes et d’une certaine manière insulter la mémoire des victimes. (...) Depuis le début de la semaine, le ministre de l’Intérieur ne joue pas la transparence."

Ciotti sur RMC : "Il faut établir la vérité et il faut le faire dans la sérénité. Il y a dans les propos des services [du ministre de l’Intérieur] des versions très différentes sur le positionnement du véhicule de police." Il a "confiance en l’enquête judiciaire". Il réclame néanmoins une "commission d’enquête parlementaire" afin que la vérité éclate. "C’est vrai que ces débats peuvent paraître indécents mais ils ont été ouverts parce qu’il y a eu des versions différentes sur les effectifs, le barrage. Ces questions, peut-être parce qu’elles ont eu de mauvaises réponses de la part du ministère de l’Intérieur, créent un doute. Ce doute doit être impérativement levé par l’enquête judiciaire et par une commission d’enquête parlementaire." "Nous le devons aux victimes" et à tous "ceux qui sont intervenus" lors de la tuerie. Il évoque le cas de Sandra Bertin, qui accuse le ministère de l’Intérieur de harcèlement. "Les questions que pose Sandra Bertin sont d’une extrême gravité. Elle mérite d’être entendue. Je ne crois pas que l’on doive l’attaquer comme cela a été fait."

Puisque la personne à laquelle elle a eu affaire s’est présentée comme venant du Ministère de l’Intérieur mais que ce n’était apparemment pas le cas, Bertin donne son signalement a la justice.

Mardi 26 juillet

Deux enquêtes préliminaires sont ouvertes par la justice : une par le parquet de Nice pour "abus d'autorité" suite au signalement déposé par Bertin [voir la suite ci-dessous, 5 janvier 2017] ; une par le parquet de Paris pour "diffamation publique envers un membre du gouvernement et envers la police nationale" suite à la plainte déposée par Cazeneuve (enquête confiée à la Brigade de répression de la délinquance aux personnes [voir la suite ci-dessous, 7 juin 2017]. Elles viennent donc s'ajouter à l'enquête initiale pour terrorisme conduite sous l’autorité du parquet de Paris par le service anti-terroriste du Ministère de l'Intérieur.

Le Parisien publie un sondage éloquent sur le rapport actuel entre le peuple et les politiciens :


Et l'affaire partage la une de Charlie Hebdo avec le lancement du jeu "Pokemon Go" :

Mercredi 27 juillet - rapport de l'enquête interne du ministère (IGPN)

En réponse à sa demande d'enquête interne formulée le jeudi 21 juillet (suite aux accusations de Libération), Cazeneuve reçoit un rapport de l'Inspection générale de la police nationale (IGPN, dépendant de son ministère) sur le dispositif de sécurité le soir du 14 juillet à Nice. "Par souci de transparence", il le fait rendre public.
La directrice de l'IGPN, Marie-France Moneger-Guyomarc'h, conclut que "ce dispositif n'était pas sous-dimensionné" et confirme les chiffres évoqués depuis deux semaines : 64 membres de la police nationale et 42 de la police municipale. "Nous pouvons certifier que les effectifs annoncés par la police nationale était présents sur la Prom party." Elle souligne toutefois un certain manque de rigueur et "des incertitudes dans la coordination opérationnelle PN/PM". Enfin, elle précise qu'elle n'a pas visionné les images de vidéosurveillance "pour ne pas nuire à l'enquête".
Cette dernière réserve risque de compromettre la pertinence du rapport, étant donné que les contestations avaient été formulées précisément sur la base de ces enregistrements...

Extrait diffusé par le Huffington Post

Curieusement, la presse titre presque unanimement que "le dispositif de sécurité n’était pas sous-dimensionné" et que "l’IGPN confirme la version de Cazeneuve", sans relever les réserves.
Même Le Canard enchaîné, d'habitude satirique, prend résolument le parti du gouvernement à sa une, alors que la justice commence à peine à se pencher sur le débat.

La municipalité pointe immédiatement les contradictions et les questions que le rapport laisse sans réponse.

Jeudi 28 juillet

Le Monde est le premier journal à faire un compte rendu plus équilibré du rapport de l'IGPN (sous le titre "Un dispositif de sécurité « pertinent » mais des problèmes de communication") en relevant : "l’imprudence manifeste dans les prises de parole publiques, le manque de dialogue et de transparence entre les différents acteurs de la sécurité. Voilà en substance ce que conclut le rapport de l’IGPN".

Un peu plus tard, dans le cadre de l'enquête ouverte à Nice, Le Monde publie des attestations de témoins qui confirment les déclarations de Sandra Bertin.

Lundi 1er août

Dans le JDD du 21 août, à propos de la mystérieuse copie des images de vidéosurveillance demandée par l'Élysée dans la nuit du 14 au 15 juillet, le directeur de cabinet du préfet certifie avoir "restitué la bande au procureur adjoint de Nice". "C'est une pièce judiciaire. Elle est restée dans des lieux sécurisés. Elle a été rendue pour destruction le 1er août", jure-t-il.

Dimanche 21 août

Le JDD rapporte les témoignages de la ville de Nice et de la préfecture qui affirment que l'Élysée a demandé une copie des images de vidéosurveillance dans la nuit du 15 juillet entre 4 et 5 heures et qu'un chauffeur est venu chercher le DVD vers 11 h ce jour-là. La présidence dément : "Aucune copie de la vidéosurveillance n'a été transmise à l'Élysée. Ce serait le non-respect de la justice. C'est de la calomnie et de la diffamation." L'Élysée dément "catégoriquement" avoir reçu ou même "demandé" une vidéo. "Le président a bien vu quelques images lors de son passage à Nice, à la cellule interministérielle de crise", admettait-on samedi soir à l'Élysée, avec cette nuance : "C'est le préfet et le procureur qui ont proposé au Président de les voir."

Mercredi 6 septembre - omission dans le rapport de l'IGPN et scandale présidentiel

Pour expliquer le fait qu'aucune unité de forces de gendarmerie mobile n’était présente sur place en dépit de l’état d’urgence alors que c'était le cas en 2015 et en 2014, le rapport de l'IGPN indique que cinq unités étaient alors redéployées respectivement à Carcassonne, Montpellier, Toulouse, Marseille et Avignon, en précisant le motif des quatre premières affectations, mais pas celui d'Avignon. Le député Ciotti relève cette omission et fait rappeler que les gendarmes étaient alors affectés à la sécurité du citoyen François Hollande, qui était alors en visite privée au festival d'Avignon.

Jeudi 5 janvier 2017 - classement sans suite de la plainte contre le ministère

À Nice, le procureur classe sans suite la plainte déposée par Bertin/Pradal/Estrosi pour abus d'autorité suite aux pressions exercées par le ministère de l'Intérieur pour faire modifier le rapport sur le dispositif de sécurité déployé. Les plaignants annoncent leur intention de déposer une nouvelle plainte auprès d'"un juge d'instruction impartial et indépendant".

Jeudi 30 mars - nouvelle plainte contre le ministère pour abus d'autorité et escroquerie aggravée

Sandra Bertin dépose une nouvelle plainte avec constitution de partie civile, auprès du doyen des juges d'instruction de Nice, pour "abus d'autorité" (suite au rapport qu'on lui a demandé de modifier), mais aussi pour "escroquerie aggravée" (l'ambigüité aurait été délibérément entretenue pour lui faire croire qu'elle devait répondre à des demandes pressantes émanant, non pas de la police nationale, mais directement de la place Beauvau et du cabinet du ministre)

Mercredi 7 juin - le procès en diffamation contre la ville

À Paris, Sandra Bertin comparait pour diffamation publique à la suite de la plainte déposée en juillet 2016 par Bernard Cazeneuve et l'administration de la police nationale.



(mises à jour à venir)

Lire la suite de l'article ! (et 0 commentaires)
Écrit par SebK, le Mardi 26 Juillet 2016, 15:13 dans la rubrique "Nice".


Au XIXe siècle, la tendance romantique, l’état encore primitif de la linguistique et le goût des étymologies fantaisistes avait répandu une théorie selon laquelle le nom de Nice provenait du grec tardif Νίκαια, Nicæa, dérivant de Νίκη, Nikè, "victoire".

Par extension, la légende a gravé dans les esprits l'image de démiurges grecs venus de Marseille qui auraient créé Nice et les Niçois à partir du néant.

Depuis, les sciences ont progressé.

Les archéologues ont montré que les collines du Château et de Cimiez étaient habitées bien avant l’apparition des Grecs et des Romains sur ce rivage. Les Védiantiens avaient construit des villages fortifiés (oppida), sur ce qu’on appelle aujourd’hui les collines du Château et de Cimiez. Ces gens auraient-ils attendu l'arrivée des Grecs pour donner des noms à leurs contrées ?

Les protohistoriens ont constaté qu’aucun document antique qui nous soit parvenu ne permettrait de supposer que la cohabitation avec les nouveaux arrivants fût particulièrement belliqueuse. Pourtant, les chroniqueurs grecs et latins ne manquaient pas de rapporter le moindre conflit auquel leurs armées étaient confrontées, et ils nous ont laissé une littérature abondante à ce sujet. Dans ces conditions, comment les marchands phocéens auraient-ils eu l’idée d’appeler leur nouveau port "Victoire" ?

Par ailleurs, il existe une ville qui s’appelle "Nizza" en Montferrat, dans le bassin du Pô, une région où l’explication d’une origine grecque ne tiendrait pas debout, sans parler d’une "victoire".

En revanche, la Nice des Alpes maritimes et celle du Montferrat ont en commun d’avoir été habitées par des peuples ligures – respectivement, des Védiantiens et des Statielliens, selon les auteurs grecs et latins de l'Antiquité – depuis une époque antérieure à la grande invasion indo-européenne [1].

À ce jour, à propos du nom de Nice, l’hypothèse la plus pertinente serait donc celle d’une étymologie ligure (donc non indo-européenne). Les Grecs de Marseille n’étaient pas des guerriers, c’étaient des commerçants : ils auront simplement établi leur comptoir en bord de mer, du côté de l’actuel port Lympia, au pied de l'oppidum des Védiantiens, et ils auront naturellement retranscrit le nom du lieu dans leur alphabet (à cette époque, le kappa avait déjà tendance à s'affriquer devant η ou αι).

La théorie n’est pas nouvelle, d’ailleurs. Elle était déjà développée il y a plus de cent ans dans la revue scientifique Nice historique en 1908 (pp. 81-84 et numéros suivants), et à nouveau en 1925 (pp. 1-17 et numéros suivants).

D’où l’orthographe Nissa préconisée pour écrire le nom de la ville en niçois, aussi bien dans les graphies mistralienne et classique. Il ne s’agit pas de particularisme ou de convention graphique, mais du simple constat que le ç de *Niça résultait d’une hypothèse étymologique dont on sait aujourd’hui qu’elle était scientifiquement erronée.

Il est triste de constater qu'Eugène Ghis écrivait en 1925 : "Il existe un cliché qui a cours forcé et dont la fortune se prolonge extraordinairement. C'est le cliché qui rattache ce nom au préjugé historique d'une victoire remportée par les Grecs, sur nos bords, dès l'aube des temps connus." Et il citait Victor Emanuel, qui écrivait avant lui, dès 1908 : "Aujourd'hui encore, les géographies les plus sérieuses, les encyclopédies les plus graves, les histoires les plus cotées, enregistrent, sans hésitation, cette hasardeuse étymologie."

Cent ans plus tard, il faut se rendre à l'évidence : si une "victoire" est certaine, c'est malheureusement celle de l'ignorance transmise par nos encyclopédies et livres d'histoire. 


[1] Les Védiantiens, d'ailleurs, n'ont pas été très affectés par cette vague celte, étant donné qu'ils ont continué à vivre en tribus autonomes jusqu'à l'époque de l'empereur Néron. Autrement dit : il n'y a jamais eu de Gaulois à Nice.


[Photo : détail des vitraux de l'église de Brou, mausolée du duc Philibert II de Savoie, SC, décembre 2014]

Lire la suite de l'article ! (et 0 commentaires)
Écrit par SebK, le Jeudi 21 Juillet 2016, 15:32 dans la rubrique "Nice".


— une nouvelle page de l’historiographie coloniale —

Après les complots juifs, maçonniques, musulmans, etc., voici la nouvelle trouvaille de la presse française : « Le vrai pouvoir des Italiens à Nice ». Tremblez !

Ça a un drôle de relent de la IIIe république… Chez moi, ça rappelle ces lignes du Figaro de 1937 qui mentionnaient « Cagnoli, sujet français »… sous-entendu : malgré son nom d'Italien, d'étranger, de parasite, etc. Ça rappelle aussi les harcèlements quotidiens subis au début du XXe siècle, où la belle-mère de mon arrière grand-père avait dû faire des démarches juridiques pour « franciser » son nom parce qu’il avait une consonance « étrangère » : eh oui, ses parents étaient d’origines piémontaise et génoise, donc Sardes à Nice sarde, mais soudain considérés comme des étrangers à Nice française, et on ne manquait pas de le lui rappeler.

Passé le choc de la une, qui se veut purement racoleuse, allons voir dans les pages intérieures (dossier de 20 pages réalisé par Alain Piffaretti) qui sont donc ces puissants « Italiens ».

Après une présentation globalement positive du bol d'air que les voisins italiens apportent aujourd'hui à l'économie niçoise (malgré cette pénible épithète parisienne de transalpins, alors que si les Alpes se trouvent bien entre Paris et le Pô, elles séparent aussi bien le Pô de toute la Ligurie occidentale), les quelques pages dressent une liste de personnalités actives dans les domaines économique, culturel ou politique.


Ça veut dire quoi, "transalpin", à Nice ?

Au début, avec le passage en revue des Italiens de naissance, tout se passe bien... jusqu'à ce qu'on aborde le domaine politique. Là, ça se complique. Trois figures du pouvoir font leur apparition, trois figures de « l'immigration italienne à Nice », et il va falloir leur trouver une place dans ce dossier (parce que dans le fond, le but de l'article est sans doute de leur faire de la pub) : Christian Estrosi, Eric Ciotti et Jean-Luc Gagliolo. Le journaliste commence donc à chercher les « racines ».

Les « étrangers qui contribuent à la diversité de la nation française », les modèles d’intégration réussie, c’est un sujet à la mode. Du côté des « Italiens », d'habitude, il est de bon goût de mentionner Buonaparte né en Corse française de parents nés en Corse génoise... À Nice, il y a Massena né à Nice sarde d'un père niçois donc sarde et d'une mère française... Garibaldi né à Nice française peu avant la restauration sarde, de parents nés dans des ports génois et sarde de Ligurie... L’Express donne l’exemple de Gagliolo dont le grand-père était né à Nice française de parents piémontais et génois donc italiens, et on nous déroule l'arbre généalogique d'Éric Ciotti pour nous parler de l'immigration de ses arrière-grand-parents... Et tous ceux qui ont des noms en i et dont les arrière-grands-parents étaient nés à Nice française de parents nés à Nice sarde ? Veut-on vraiment donner un coup de pied dans cette inextricable fourmilière ? L’exemple de l’Algérie française n’a pas suffi ?

Mais au fait, c’est quoi, un « Italien », à Nice ? Sachant que les parents italiens dudit grand-père Gagliolo étaient d’origines piémontaise et génoise, donc issus du même pays que les Niçois ? Et là, la vision équilibrée que j’avais de la société niçoise commence à se fissurer. Aujourd’hui, en 2016, un descendant de Piémontais ou de Génois arrivés à Nice en 1859 ne serait donc pas niçois et français au même titre qu’un descendant de Piémontais ou de Génois arrivés à Nice en 1861 ? Les bras m'en tombent, mais c'est bel et bien ce que je lis entre les lignes de ce dossier.

La région niçoise paraissait relativement tranquille, et les Niçois relativement unis, mais en me plongeant dans ce dossier de L’Express, je découvre qu’il y a au moins trois ou quatre catégories de Niçois : les « Italiens », les indigènes, probablement les autres « immigrés », et bien sûr les Français (et je vous laisse le loisir de vous interroger sur les « rapatriés » et « immigrés » d'Algérie). Ça devient compliqué. Va-t-il falloir porter des triangles de couleur pour distinguer tout cela ?!

Bref, est-il raisonnable de soulever ce genre de question ethnique dans une région où la frontière a toujours été déplacée toutes les deux ou trois générations ? Dans un pays niçois embarqué dans deux guerres d’indépendance italienne en 1848 et 1859, occupé par l’Italie fasciste en 1942, où des villages entiers ont été évacués en Italie sous l’occupation nazie, où des familles ont été divisées par la frontière de 1947 ? Quel est l'objectif ?

En tout cas, le dossier de L'Express confirme un constat dont je fais régulièrement l'expérience. En ce XXIe siècle (et avec la xénophobie ambiante qui ne cesse de se développer avec les difficultés économiques), il suffit que je passe le Var pour entendre : « Cagnoli... C'est pas français, ça. Tu es issu de l'immigration, hein ? » C'est dit sans méchanceté (au contraire, avec une certaine curiosité), mais c'est révélateur du besoin de ranger les gens dans des cases, et de la nature ethnique que ces cases doivent absolument prendre aujourd'hui en France. C'est fréquent à Paris, et ça m'est encore arrivé la semaine dernière en Provence. Eh oui, depuis que le « Musée des colonies françaises » est devenu « Musée national de l’histoire de l’immigration », les « indigènes » sont devenus... des « immigrés » ! C’est le début d’une nouvelle page de l’historiographie coloniale.


  
L'Italie au XIXe siècle (c'était ainsi qu'on appelait alors l'ensemble des États de la péninsule,
depuis l'Antiquité romaine et jusqu'à la création du "royaume d'Italie" en 1861).
À droite : les républiques française et italienne depuis 1947.
(Cliquer pour agrandir.)

Mise à jour :
Quand Hervé Barelli, en dernière page du dossier, nous invite à nous rappeler "que, à l’époque où la cité faisait partie du royaume de Piémont-Sardaigne, l’Italie n’existait pas", je suppose que ses propos ont été coupés pour les besoins de la mise en page (d'ailleurs, ses explications auraient été plus utiles en tête de dossier qu'au dos de la dernière page où on s'attend à une pub). Outre le fait qu’il n’a jamais existé de "royaume de Piémont-Sardaigne", l’Italie, à cette époque, n’existait pas en tant qu’État-nation. Si le Royaume d’Italie n'a été proclamé qu'en 1861, la nation italienne a été inventée vers le temps des révolutions de 1848 (le roi de Sardaigne avait d'ailleurs fait appel au Niçois Garibaldi dans le cadre de la "première guerre d'indépendance"), et "l’Italie", quant à elle, avait toujours existé, depuis l’Antiquité, en tant qu’entité géographique (dont les États-Sardes faisaient partie, comme en témoignent toutes les cartes, tous les ouvrages historiques et tous les guides de voyages antérieurs à 1860, que Barelli connaît bien). Les habitants de cette entité géographique, par définition, étaient qualifiés d'"Italiens". Il ne s'agit pas là d'irrédentisme mais d'honnêteté historique.

Par analogie, rappelons que les Cherokees ont toujours été des "Américains", et que "l'Amérique" n'a pas attendu George Washington pour exister.

Quant au pays niçois, éternel territoire frontalier, son histoire et sa culture – comme le rappelle justement Barelli – sont partagées entre France et Italie, entre "Français" et "Italiens", entre Provence, Piémont et pays génois, et il serait bien vain de vouloir à tout prix les ranger ici ou là.


Lire la suite de l'article ! (et 1 commentaires)
Écrit par SebK, le Lundi 16 Mai 2016, 19:47 dans la rubrique "Nice".


Articles suivants