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Jurka
— de Mihail Lebedev —
Après Kört Ajka et Jag Mort, voici un autre poème mythologique de Mihail Lebedev : Jurka.

La légende de Jurka est une histoire étrange, où le bien et le mal sont étroitement entremêlés. Au début du récit, Jurka est un jeune héros, fort et ingénieux. Mais tout héros qu’il est, il a ses faiblesses : si sa résistance physique et morale à l’effort n’a quasiment pas de limite, il ne faut pas plus qu’un petit abcès dans le dos pour le terrasser et le clouer au lit. Et ainsi, dans l’adversité, Jurka constate que personne ne vient à son secours. Cette indifférence générale le pousse à voler chez ses voisins la nourriture qu’on n’a pas voulu lui offrir. Mais ce qui aurait pu n’être qu’un petit larcin occasionnel va devenir une habitude criminelle, il se met à voler par paresse et par gourmandise : en dérobant régulièrement le bétail des environs pour sa consommation personnelle, il met en péril la vie de tous les villageois. Comme on dit en komi, après avoir montré sa face, Jurka révèle son revers. Il est intéressant de voir, dans ce poème, la naissance d’un anti-héros résultant de l’indifférence de la communauté.

Le personnage qui sert d’intermédiaire entre Jurka et les villageois, mais aussi entre Dieu et les hommes, c’est le parrain. Le rôle du parrain, chez les anciens Komis, est plus important encore que celui des parents génétiques, dans la mesure où il a une responsabilité spirituelle : parrain et marraine sont en quelque sorte des parents célestes, par opposition aux parents terrestres. Si quelqu’un peut s’opposer à l’invincible Jurka, quitte à empêcher un crime par un crime, ce ne saurait donc être que son parrain.

Les anciens Komis, qui doivent faire face à des conditions de vie hostiles et chez qui la famine est si vite arrivée, ont des valeurs morales très strictes, et le vol est pour eux l’un des crimes les plus graves. D’un autre côté, pour les mêmes raisons, les villageois sont censés s’entraider ; d’une manière générale, il faut rendre service à son prochain quand il est dans le besoin, sans lui demander de se justifier. Enfin, ôter la vie à ses semblables est bien sûr interdit aux humains. Le christianisme ne fera qu’entériner et formaliser ces règles ancestrales sur lesquelles étaient fondées les communautés de chasseurs et de pêcheurs de la région. Or ces trois principes fondamentaux sont violés dans cette légende, à la fois par Jurka et par les villageois : les villageois laissent Jurka sans l’aider, Jurka pille les villageois, les villageois assassinent Jurka… Autant de « péchés » qui s’accomplissent en cascade dans ce conte. Mais le péché collectif des villageois, finalement, sera lavé par la « bouillie de Madža », une préparation mystique qui relève autant de l’eucharistie que de la potion magique. La communauté, en somme, est habilitée à se défendre face à l’individu qui outrepasse les règles morales, moyennant une cérémonie commémorative mi-païenne mi-chrétienne dont le poème nous offre ici une mise en scène pittoresque.

=> lire le poème

[Illustration de Vasilij Ignatov.]

Écrit par SebK, le Vendredi 10 Août 2007, 15:38 dans la rubrique "Komi".