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Garibaldi et les drapiers saxons
— un épisode méconnu du Risorgimento —
En 1866, tandis qu'il est en train de rassembler des volontaires pour partir à la conquête de la Vénétie en arborant les fameuses "chemises rouges", Garibaldi rencontre à Côme un certain Eduard Wolf, qui dirige une entreprise de draperie et de teinturerie dans la campagne saxonne. Suite à cette rencontre, la petite ville de Kirchberg, en Saxe, va se mettre à fabriquer des milliers de chemises rouges à la demande du général niçois. Voilà, en gros, l'anecdote présentée sur cette page.

Garibaldi et les guerres du Risorgimento

Tout d'abord, essayons d'y voir plus clair dans le contexte européen de l'époque. La carte ci-dessous [cliquer pour l'agrandir] représente le découpage de l'Europe en 1859, juste avant les conquêtes piémontaises sur la Lombardie et la péninsule italienne. Les royaumes de Sardaigne et de Saxe sont mis en évidence en vert ; leur capitales (Turin et Dresde) en rouge ; Nice et Kirchberg en bleu (ainsi que Côme, en Lombardie).


Dès les années 1850, le Niçois Giuseppe Garibaldi (1807-1882) est déjà connu en Europe et en Amérique comme « le héros des temps modernes », « l’homme le plus célèbre de notre siècle depuis Napoléon Ier », etc. À partir de 1858, le comte de Cavour, président du Conseil du Royaume de Sardaigne, fait appel à lui pour soutenir une action militaire en Lombardie : c’est ce qu’on appelle la « Deuxième guerre d’indépendance italienne », qui aboutit à l’annexion de la Lombardie au Royaume de Sardaigne. Ce que Garibaldi ne sait pas, et qu’il découvre avec stupeur en 1860, c’est que le soutien militaire français dont a bénéficié le royaume dans cette opération avait été conclu en échange d’une cession territoriale : conformément à un accord secret négocié en juillet 1858 à Plombières et signé en janvier 1859 à Turin, le roi de Sardaigne Victor-Emmanuel II de Savoie cède à l’empereur des Français Napoléon III le Comté de Nice, pays natal de Garibaldi, et la Savoie, berceau historique de la dynastie. Paradoxalement, pour réaliser son rêve d’« unité italienne », la Maison de Savoie renonce ainsi à ses deux territoires originels.

Toutefois, le général continue de servir son roi. En 1860, Garibaldi et ses « chemises rouges » accomplissent l’« Expédition des Mille », qui consiste à annexer le Royaume des Deux-Siciles (bordé de jaune sur la carte ci-dessus). À Turin, suite à cette victoire, Victor-Emmanuel II proclame le Royaume d’Italie en mars 1861.

En 1866 [photo ci-contre], Garibaldi se prépare à diriger une campagne qu’on appellera la « Troisième guerre d’indépendance italienne », opposant l’alliance italo-prussienne à l’Empire d’Autriche, qui va conduire à l’annexion de la Vénétie. C’est alors qu’il rencontre à Côme un certain Eduard Wolf (1831-1869). Wolf dirige avec ses frères une grande entreprise familiale de draperie et de teinturerie dans la ville saxonne de Kirchberg. Garibaldi a un besoin urgent de vêtements pour ses soldats : il passe donc commande de 15.000 chemises rouges.

Kirchberg et l'essor de l'industrie textile

Depuis le XVe siècle, la ville de Kirchberg se consacre à la draperie artisanale. La carte physique ci-dessous donne une idée de sa localisation, sur un massif de granit entre Zwickau et les monts Métallifères.


La ville de Kirchberg est située sur le cours du Rödelbach, affluent de la Zwickauer Mulde. Zwickauer Mulde et Freiberger Mulde (où se déverse notamment la Zschopau) se réunissent à Sermuth (Colditz), puis se jettent dans l’Elbe en Saxe-Anhalt.


Kirchberg se targue de partager avec Rome le titre de « ville aux sept collines ». Située à 349 m d’altitude, la ville est entourée des collines Borberg (435 m), Geiersberg (426 m), Kreuzhübel (428 m), Krähenberg (441 m), Quirlsberg (398 m), Kratzberg (478 m) et Schießhausberg (440 m).



Fils de Johann Gottfried Wolf (1740-1784) et petit-fils de Johann Michael Wolf (né en 1708), Johann Gottfried Wolf (1784-1868, portrait ci-dessous) est issu d’une vieille famille de notables de Kirchberg : maîtres drapiers et tisserands, maires et conseillers municipaux, etc. En 1801, âgé d’à peine 17 ans, il fonde une entreprise de draperie, "J.G. Wolf senior", qu’il va diriger avec succès jusqu’en 1856. L'entreprise est créée dans l’Auerbacher Straße. Wolf fréquente les grandes foires internationales comme celle de Leipzig, et les marchés des environs, contribuant largement à la notoriété des tissus de Kirchberg dans les pays voisins.

     
Johann Gottfried Wolf et le blason de sa famille.

Les fils nés de ses deux mariages poursuivent, élargissent et développent les activités créées par leur père. Le siège social est transféré au cœur de la vieille ville de Kirchberg, sur la place du marché (actuel Torstraße 13), une maison qui appartient alors au maire de Kirchberg, Paul Wolf. Avec eux, l'entreprise s'étend sur plusieurs hameaux et quartiers de Kirchberg. Parmi les fils d'un deuxième mariage, Eduard Wolf (1831-1869) s'en va traverser les Alpes pour conquérir de nouveaux marchés...

     
La place du Marché, avec l'église Sainte-Marguerite et l'Hôtel de Ville.

Eduard Wolf et les chemises rouges

De passage à Côme, Eduard Wolf y rencontre Giuseppe Garibaldi, qui lui passe commande de 15.000 chemises rouges destinées à équiper ses soldats pour une nouvelle confrontation avec les Autrichiens. Outre une main-d’œuvre considérable pour une petite ville comme Kirchberg, une telle commande requiert un certain savoir-faire. Car le rouge demandé par Garibaldi n'est pas n'importe quel rouge. Il ne s'agit pas de la garance, teinture naturelle d'origine végétale largement utilisée en Europe, mais du rouge écarlate obtenu à partir de la cochenille.

  
Des cochenilles séchées dans un mortier. Au-dessus de différents échantillons de teinture naturelle, une chemise rouge garibaldienne fabriquée selon le procédé traditionnel.

Originaire d'Amérique du Sud, la cochenille dactylopius coccus est un parasite du figuier de Barbarie. Les femelles produisent de l'acide carminique, recherché pour sa couleur rouge très intense, et utilisé depuis des siècles comme teinture naturelle (et aujourd'hui encore comme colorant alimentaire ou dans les cosmétiques). Les insectes sont récoltés sur le cactus, tués et séchés (par exemple au soleil ou à l'aide d'un four), puis broyés afin d'en extraire la teinture.

À l'époque, la teinturerie Wolf se trouve dans l'immeuble mentionné précédemment sur la place du marché, en face de l’Hôtel de Ville. Aujourd’hui, le bâtiment a été divisé en logements et commerces ; mais la cour est toujours là, avec notamment la cheminée qui servait à sécher les cochenilles pour préparer la teinture rouge.

     
L'ancienne teinturerie Wolf, devant de l'Hôtel de Ville. À l'entrée, une plaque commémore la fabrication des 15.000 chemises rouges.

     
Le premier étage est occupé aujourd'hui par des appartements. Dans les boutiques du rez-de-chaussée, on reconnaît les anciens ateliers où les tissus étaient fabriqués et mis à sécher.

     

La cheminée de la teinturerie (avec, en arrière-plan, le clocher de Sainte-Marguerite).

  

Après ce contrat qui donne du travail à de nombreux ouvriers de la ville, la maison Wolf se développe plus que jamais, avec l'acquisition de nouvelles usines.



En fin de compte, toute la ville est organisée autour de l’activité de l’entreprise Wolf et de ses nombreux employés. Aussi les bâtiments de Kirchberg, aujourd'hui encore, témoignent-ils de cette époque où l'industrie textile était la principale activité économique.

     
Cet immeuble, aujourd'hui repris par une banque, faisait partie des usines Wolf. On reconnaît les ornements caractéristiques sur le thème de la laine et de toutes les étapes de fabrication du textile.


Des logements ouvriers, vestiges de l'âge d'or de l'industrie textile à Kirchberg.

En 1881, sous le règne du roi Albert de Saxe, le chemin de fer fait son entrée à Kirchberg. C'est un événement historique à plus d'un titre. Il faut souligner qu'il s'agit de la première des nombreuses lignes à voie étroite qui vont fleurir en Saxe jusqu'à la Première Guerre mondiale. Ce nouveau moyen de communication favorise les échanges avec les monts Métallifères et avec la ville de Zwickau, ce qui est un gros atout pour l'industrie textile de Kirchberg. La ligne restera en fonction jusqu'en 1973. Aujourd'hui, il n'en reste que peu de traces, comme ici l'ancien bâtiment de la gare : 


À propos du roi Albert, signalons au passage qu'il venait de faire un séjour sur la "Côte d'Azur" en 1878, en compagnie de son épouse la reine Caroline (princesse de Vasa, petite-fille en exil de Gustave IV de Suède), pour y côtoyer la reine Victoria, qui passait l'hiver à Menton.

Mais revenons-en à Kirchberg. En 1901, on célèbre le centenaire de l’entreprise familiale, à l’occasion duquel Hermann Wolf reçoit un titre honorifique du Royaume de Saxe. Il meurt en 1906. Ses fils reprennent le commerce, tout en siégeant au conseil municipal de Kirchberg. 1926 est l'année du 125e anniversaire. Curt Wolf Sr. reçoit alors le statut de citoyen d’honneur de la ville, et un certain Paul Dahne publie à Leipzig une chronique intitulée 125 Jahre J.G. Wolf sen. Kirchberg Sa.. C’est la principale source d’information sur l’histoire de la famille et de l’entreprise. Le dernier patron de la lignée sera Johann Gottfried Dietrich Wolf (1916-1996), qui mourra en exil en Bavière.


Le tombeau de la famille Wolf au cimetière de Kirchberg.

Après la Deuxième Guerre mondiale, la famille Wolf s'enfuit à l'Ouest et l'entreprise est collectivisée. Apparemment abandonné depuis 1989, le plus vaste édifice industriel en plein centre-ville, au bord du Rödelbach, porte encore l'enseigne Kirchberger Textilwerke VEB (VEB = Volkseigener Betrieb, c'est-à-dire "entreprise appartenant au peuple").


Commémorations

À Kirchberg, Klaus et Juliane Merkel perpétuent le souvenir de la famille Wolf, ainsi que le savoir-faire des teintures naturelles traditionnelles. En octobre 2006, ils sont reçus à Ravenne, où ils présentent le procédé mis en œuvre par la maison Wolf pour produire les fameuses camicie rosse. À cette occasion, une chemise rouge est fabriquée selon cette recette. En mai 2007, le maire de Ravenne est reçu à Kirchberg dans le cadre des célébrations du bicentenaire de Garibaldi. Ces rencontres encouragent la fondation, en 2010, d'une Association Garibaldi d’Allemagne.

     

[photos : avril 2014]
Écrit par SebK, le Vendredi 16 Mai 2014, 20:32 dans la rubrique "Saxe".